Virus Zika : faut-il s'inquiéter ?

Le virus Zika a été identifié la première fois en 1947. Mais paradoxalement, de nombreuses zones d'ombres persistent autour des modes de transmission et des complications. Précisions de Marie-Claire Paty, épidémiologiste à l'Institut national de Veille Sanitaire.

Virus Zika : faut-il s'inquiéter ?
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Marie-Claire Paty est coordinatrice de la surveillance des maladies vectorielles à l'Institut national de Veille Sanitaire (InVS). Selon elle, les complications observées chez les nourrissons sont inquiétantes, de même que les syndromes de Guillain-Barré. Les autres complications mises en évidence à ce jour restent très rares.

L'OMS évoque une propagation explosive du virus. Comment l'expliquer ?

La transmission rapide du virus s'explique en fait par la conjonction de plusieurs éléments. "D'abord, s'il y a une épidémie, c'est parce que le moustique Aedes aegypti [le cousin du moustique tigre, NDLR], qui est le principal vecteur de la maladie, est présent sur le continent américain et dans les Caraïbes. Par ailleurs, le virus Zika n'avait pas circulé jusqu'alors, donc la population était naïve, c'est-à-dire qu'elle ne disposait pas dans ses défenses immunitaires d'anticorps pour la protéger de ce virus",explique Marie-Claire Paty. Autrement dit, le contexte était favorable : une population réceptive d'un côté, le moustique vecteur installé de l'autre. Lorsque le virus est arrivé au Brésil, le plus probablement par des voyageurs venant de Polynésie, toutes les conditions étaient donc réunies pour qu'une épidémie démarre.

"Je ne suis pas étonnée de la diffusion rapide du virus Zika sur le continent américain, assure encore l'épidémiologiste, avant de citer en exemple d'autres épidémies, également transmises par le moustique Aedes, comme celle qu'a connu la Réunion en 2006 avec le chikungunya. En revanche, ce à quoi on ne s'attendait pas et qui est inquiétant, ce sont les complications de ce virus. Il s'agit des complications neurologiques chez l'adulte, les syndromes de Guillain-Barré, et des cas de microcéphalies qui touchent les enfants de femmes contaminées pendant la grossesse."

Le lien entre le virus Zika et les microcéphalies est-il formellement établi ?

Dès novembre 2015, l'OMS a été alerté lorsque le Brésil a notifié une augmentation inhabituelle du nombre de cas de microcéphalies chez les nouveau-nés. Il y avait là une concordance de temps et de lieu entre les deux. Par la suite, de nouvelles preuves se sont accumulées. "D'abord des preuves virologiques et cliniques : le virus Zika a été isolé dans du liquide amniotique et dans le placenta, puis on l'a retrouvé le virus dans le cerveau d'un fœtus décédé in utero. Et enfin, récemment, des preuves expérimentales avec la découverte de chercheurs américains, qui ont montré que le virus Zika peut infecter des cellules souches neuronales humaines situées dans le cerveau et en altérer leur fonctionnement. Aujourd'hui, il n'y a plus de place pour le doute."

Myélite, méningoencéphalite... La liste des complications semble s'allonger chaque jour. Faut-il s'inquiéter ?

Le 8 mars dernier, le CNRS et l'Inserm ont confirmé un cas de myélite aiguë, survenu chez une jeune guadeloupéenne de 15 ans en janvier 2016. Pour autant, ces complications ne sont pas pour autant surprenantes, selon Marie-Claire Paty. "Des manifestations neurologiques sévères ont effectivement été décrites, différentes des syndromes de Guillain Barré, mais elles restent à ce jour très rares. A la différence des microcéphalies, ce n'est pas une réelle surprise car d'autres virus de la même famille provoquent ce type de complications, comme le virus West Nile qui sévit aux USA et en Europe du sud. Pour résumer, c'est donc effectivement une préoccupation, mais ces manifestations rares, qui peuvent être régressives ont déjà été observées avec d'autres virus." Par ailleurs, la spécialiste rappelle qu'en dehors des infections qui touchent les femmes enceintes et de ces complications neurologiques, l'infection par le virus Zika est le plus souvent bénigne.

A quel moment de la grossesse, le risque de contamination est-il le plus important ?

"Le premier trimestre est probablement le plus à risque, mais certaines études menées au Brésil on montré qu'il existait des cas de transmission en fin de 2e trimestre, voire au 3e trimestre. Donc, en l'état actuel des connaissances, toute la grossesse est considérée comme une période à risque."

Par précaution, il est recommandé aux femmes enceintes (et ayant un projet de grossesse) de différer leur voyage dans les zones épidémiques. Sur place, les femmes enceintes doivent se protéger des moustiques et éviter tout rapport sexuel non protégé pendant toute la durée de la grossesse.

Que sait-on du risque de transmission par voie sexuelle ?

La transmission du virus par voie sexuelle est aujourd'hui prouvée. "On sait que le virus peut se retrouver dans le sperme et être un vecteur potentiel d'infection, précise Marie-Claire Paty. De plus, on a aussi la preuve d'une possibilité de transmission au sein de couples, de l'homme vers la femme, lorsque le partenaire masculin a voyagé au préalable dans une zone où circulait le virus."  Ce type de transmission a été observé pour la première fois sur un couple américain du Colorado en 2008. Le mari, qui avait contracté l'infection Zika au Sénégal, a déclaré la maladie 6 jours après son retour. Pendant ce laps de temps, sa femme a été contaminée à son tour. Depuis, d'autres cas ont été signalés aux Etats Unis. Le 24 février dernier, les Centres de contrôle et de prévention des maladies (CDC) aux Etats-Unis ont ainsi annoncé enquêter sur 14 cas suspects d'infection par le virus Zika par voie sexuelle. "Pour plusieurs de ces cas, la transmission sexuelle est prouvée. Donc aujourd'hui, on considère que la transmission sexuelle existe de façon certaine. Reste maintenant à déterminer la part des contaminations sexuelles par rapport au mode de contamination classique."

Combien de temps le virus Zika peut-il rester dans le sperme ?

Cela reste aussi à déterminer. "Pour l'instant une première publication a évoqué 18 jours, une autre parle de 62 jours… On ne sait pas bien, il y a encore une incertitude. Donc dans le doute, la recommandation pour un couple dont le partenaire homme aurait séjourné dans une région à risque, c'est d'avoir des rapports protégés pendant toute la durée de la grossesse. Quant aux couples pour lesquels il n'y a pas de grossesse, il est recommandé pour le moment de se protéger pendant 1 mois après le retour. Mais cela peut évoluer."

Peut-on se contaminer par voie sanguine ?

"Ce mode de transmission n'est pas prouvé, mais il est possible car le virus a été retrouvé dans le sang, explique l'épidémiologiste. Il pourrait rester dans le sang 5 à 7 jours, voire moins". Pour l'heure, la maladie ne donnant que rarement des symptômes (dans 80% elle est asymptomatique), les autorités de santé recommandent aux personnes ayant voyagé dans une région endémique de reporter leur don de sang à plus tard, soit au moins 1 mois.

En dehors des contaminations sexuelles et sanguines, y-a-t-il d'autres modes de transmission connus ? "On étudie la transmission du virus via le lait maternel mais pour le moment il n'y a pas de preuve, ni de recommandation. On sait aussi que l'on trouve du matériel génétique du virus dans la salive, mais cela ne veut pas dire qu'il puisse être transmis par ce biais."

Doit-on craindre une épidémie de Zika en métropole l'été prochain ?

Le moustique tigre, qui transmet le chikungunya et la dengue est installé depuis 2004 dans plusieurs départements du Sud de la France. En raison des mouvements de voyageurs pendant la période estivale, ainsi que des conditions climatiques favorables à la prolifération des moustiques, le virus Zika pourrait-il circuler en France métropolitaine cet été ? "Depuis 2006, nous avons mis en place un système de surveillance donc le plan va être activé et élargi au Zika cette année. On aura peut-être des cas isolés, voire des petits foyers, comme celui que l'on a observé avec le chikungunya à Montpelier en 2014 par exemple. Mais ceci dit, le risque de voir une épidémie comme celle que nous observons en Amérique latine et aux Antilles est faible."

Où en est-on de l'élaboration d'un vaccin ?

Plusieurs pays travaillent actuellement à l'élaboration d'un vaccin. "Mais c'est très long, commente l'épidémiologiste. On en aura pas avant longtemps, en tout cas pas dans l'année à venir. On est en revanche plus avancé sur le vaccin contre la dengue."

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