Sexe et nourriture : le couple parfait ?

S’il n’est pas rare d’associer nourriture et sexualité, c’est en général sur fond de références sensuelles et amoureuses. Premiers rendez-vous au restaurant, dîners aux chandelles, pique-nique à deux dès les premiers rayons de soleil : autant de préludes gourmands à des activités beaucoup plus physiques…Mais nourriture et sexualité forment un couple qui n’est pas uni que pour le meilleur...


    

En 2001[1], Anthony Bourdain, célèbre cuisinier américain fait coïncider l’abstinence sexuelle imposée par les années « sida » avec l’apparition de ces passionnés nommés aujourd’hui « foodistas », en référence aux « fashionistas » férus de mode et en quête permanente de nouveautés.  «  Le public se mit à manger avec la ferveur, l’intérêt et l’enthousiasme autrefois réservé au sexe », écrit-il alors. Si l’auteur relève les aspects les plus positifs de cette substitution, il nous semble important d’en exposer aussi les revers.

En effet, tant que la « substitution » est positive et vécue harmonieusement, en gourmet esthète et gourmand curieux, tout va bien ! Et après tout, pourquoi pas ? L’essentiel est d’avoir des sources de plaisirs et des satisfactions, recherchées et vécues de façon  libre et mesurée…

Par contre, lorsque ne n’est plus la recherche du plaisir qui préside mais un besoin de consolation, cela peut poser problème. Entendons-nous et ne mélangeons pas tout ! Un moment de déprime, une rupture amoureuse, une dispute avec son/sa conjoint (e): nous traversons tous des moments plus ou moins agréables  et si cela coupe l’appétit de certains, d’autres vont trouver un peu de réconfort autour d’un bon plat ou de quelques chocolat. Rien que de très humain à tout cela. Tant que cela reste occasionnel…

Les choses sont différentes lorsque manger devient compulsif, implique de grandes quantités de nourriture et constitue un moyen d’échapper à une solitude affective et/ou sexuelle ou une vie de couple non épanouissante. Dans ces cas, ce n’est plus tant le plaisir sensoriel qui est alors en jeu que la recherche éperdue d’une transe anesthésiante, rythmée par la mastication et la déglutition.

Quels rapports avec le sexe ? Cela a l’air si évident qu’on l’oublie mais on mange avec sa bouche et celle-ci, outre une zone érogène à part entière, est aussi le lieu et l’agent de nos premières pulsions et satisfactions érotiques. Succion, mordillements du sein de la mère, aspirations, flux du lait chaud : même si nous ne nous en souvenons plus, c’est par ces sensations premières et fondamentales que nous nous constituons.

S’adonner à des prises alimentaires fréquentes, massives, parfois de longue durée, revient à rechercher, au moyen d’une hyperactivité orale, cet état originel de complétude sensorielle. On se soumet alors à une logique tout aussi désespérée que perverse car cette sensation de complétude, complètement fantasmée, n’arrive jamais… S’y substitue éventuellement un état d’inhibition auquel s’ajoute l’inconfort lié à l’ingestion massive d’aliments. Quand la culpabilité, la peur de grossir et la mésestime de soi s’en mêlent, on arrive à un cocktail des plus nocifs !

La solitude subie est difficile ; vivre en couple sans être heureux aussi. Pour autant, la nourriture ne peut pas combler le vide émotionnel et sensoriel  qu’entraîne une vie amoureuse et/ou sexuelle non épanouissante. La question à poser est alors crue et sans équivoque : pourquoi en est-on arrivé là ? Que s’est-il joué, dans notre vie, pour que la corporalité nous pose un tel problème ? Pour qu'on soit seul sans le vouloir ou bien "mal accompagné" ou encore que les questions sexuelles soient si compliquées ? D’une certaine façon, faire le constat d’un rapport troublé avec la nourriture soulève d’autres questions, délicates et souvent enfouies et qui ont pour épicentre, le corps et la sexualité. Ces questions ne peuvent pas être éludées, sous peine de ne jamais progresser.


[1] Anthony Bourdain : “Lust for the gastronomic--from Zola to cookbooks--is nothing new, but maybe it's time to shelve it”. Article paru en ligne le 04/11/2011. Source internet : http://www.sfgate.com/books/article/ESSAY-FOOD-PORN-Lust-for-the-2862233.php