Quand la peur de grossir fait grossir...

De plus en plus de médecins, de diététiciens, de nutritionnistes tirent la sonnette d’alarme en dénonçant les dangers des régimes restrictifs. Malgré ces mises en garde, l’équation selon laquelle « bonheur = minceur et minceur =privations » continue de régir la vie de beaucoup de personnes. S’appuyant sur des croyances solidement ancrées et les expériences des uns et des autres, elles se soumettent, pendant quelques semaines, à des règles alimentaires dictées de l’extérieur. Malheureusement, les effets de ces démarches sont le plus souvent inversement proportionnels aux espoirs qui les motivent. Quand la peur de grossir fait grossir : focus sur les limites des régimes restrictifs.


Beaucoup d’études le démontrent: tout régime restrictif est suivi, à plus ou moins long terme d’un retour au poids initial et parfois d’une prise de poids supplémentaire [1]. Pire, une perte de 10 à 15 % de la masse corporelle est facteur de risques en termes de survenue de troubles graves du comportement alimentaire (Bernard Waysfeld, Psychiatre-nutritionniste Paris 2012).

Pourtant, d’échecs en déconvenues, nous enchainons les régimes et les périodes de « relâche ». C’est de cette manière que nous dérégulons complètement notre organisme, l’exposant paradoxalement au surpoids, à l’obésité et aux troubles des conduites alimentaires et métaboliques.

Cela dit, le quotidien des personnes en souffrance avec leur poids n’est pas confortable. En glorifiant à outrance la minceur, notre société du «paraitre » qui est aussi celle de la surabondance alimentaire, discrimine tous ceux qui s’écartent du modèle en vigueur : celui qui prouve à tous que l’on sait se contrôler et donc, que l’on est une personne digne d’intérêt.

Or notre société prend du poids et elle s’en inquiète. Pour y remédier elle multiplie les études et les campagnes de prévention. Principalement centrées autour des questions nutritionnelles et occultant le psychologique et l’émotionnel, elles se révèlent au final inefficaces voire contre-productives. Littéralement « gavés » à longueur d’année de conseils sur la bonne manière de nous nourrir, nous nous trouvons au cœur d’une immense cacophonie qui ne fait qu’accroitre notre anxiété. Se nourrir devient  un sujet de préoccupations quotidien, on en oublie l’essentiel : manger est avant tout un besoin vital.

Naturellement, le besoin alimentaire est signalé par différents facteurs biologiques qui indiquent quand nous devons nous nourrir, la qualité et la quantité nécessaire et le moment où cela devient suffisant. Ce système est très précis : il s’appuie sur nos sensations alimentaires : la faim, le rassasiement et la satiété. C’est pourquoi il est très important de ne pas considérer sa faim comme une ennemie à combattre à tout prix mais comme un signal à écouter attentivement, sous peine de créer soi-même les bases d’un trouble bien connu et décrit par les spécialistes du comportement alimentaire[2].  : la restriction cognitive                                                                                  

Jean-Philippe Zermati, médecin nutritionniste en donne la définition suivante :

«  L’intention de contrôler ses apports caloriques en s’imposant un ensemble d’obligations et d’interdictions alimentaires dans le but de maigrir ou de ne pas grossir. » (JP Zermati, cours magistral sur la restriction cognitive, 2009).

Vous ne mangez pas quand vous avez faim parce que ce n’est pas l’heure ? Vous finissez votre assiette alors que vous n’avez plus faim sous prétexte que c’est la quantité à laquelle vous avez droit ? Vous vous privez d’un aliment que vous aimez, craignant qu’il ne vous fasse  grossir, au profit d’un autre diététiquement correct mais que vous n’aimez pas vraiment ? Vous arrive t-il de vous « gaver » d’un aliment sous prétexte qu’il ne fait pas grossir afin de prévenir toute envie d’un aliment apprécié mais « interdit » ? Si oui, c’est que vous êtes en état de restriction cognitive et les conséquences peuvent être catastrophiques pour votre bien-être physiologique et psychologique.

La réalité est que la restriction cognitive favorise la prise de poids. Les prises alimentaires n’étant plus guidées par  la faim et la satiété mais décidées par la pensée ou régies par des émotions, les sensations alimentaires se brouillent puis s’effacent. On a « déparamétré » notre pilote automatique : on ne peut plus s’y fier. On va donc alterner des phases de contrôle alimentaire avec des phases de désinhibition et de perte de contrôle (compulsions, grignotages, « faims » nocturnes…).

Plus grave, la restriction cognitive en entrainant des insatisfactions sensorielles répétées  et des frustrations régulières, contrarie notre équilibre émotionnel et peut engendrer de très sérieux troubles des conduites alimentaires. Or il se trouve que nous associons volontiers comportement alimentaire et estime de soi. On comprend dès lors comment la restriction cognitive peut provoquer un effondrement sérieux de la personnalité voire des états dépressifs.  

«Plus je mange, plus je grossis. Plus je grossis, plus je mange
Plus je mange, plus je me restreins. Plus je me restreins, plus je mange
Plus je mange, plus je me trouve nul. Plus je me trouve nul, plus je mange. »

Jean-Philippe Zermati
Cours magistral sur la Théorie de la restriction cognitive Paris 2009

On considère aujourd’hui que la restriction cognitive concerne la presque totalité des personnes en souffrance avec leur poids et leur image. Paradoxalement, alors que nous sommes en échec en matière de prévention et traitement de l’obésité, les régimes alimentaires basés sur la restriction et l’élimination systématique de certaines catégories d’aliments continuent d’être prescrits, partout dans le monde. Pour certains, ces régimes représentent même le seul bouclier contre la surabondance alimentaire.

Depuis quelques temps déjà, une autre voie s’offre aux personnes en difficulté avec l’alimentation [3]. De plus en plus de spécialistes voient aujourd’hui la restriction cognitive comme un trouble du comportement alimentaire aggravant la problématique pondérale. De nombreux praticiens,  formés à cette approche, se détournent donc des solutions classiques que représentent les « régimes ».  Ils offrent un accompagnement qui n’est plus exclusivement nutritionnel ou diététique mais qui prend aussi en compte la psychologie du patient.

Ré-apprendre à manger selon ses sensations alimentaires, parvenir à gérer ses émotions, oublier la volonté de contrôle et apprendre l’écoute : une voie à découvrir pour trouver enfin la paix avec la nourriture et vivre en harmonie dans son corps.

1 : Mann T, Tomiyama AJ, Westling E, Lew AM, Samuels B, Chatman J.

Medicare's search for effective obesity treatments: diets are not the answer. Am Psychol. 2007 Apr;62(3):220-33.

2 : Herman C.P, Mack.D., Restrained and unrestrained eating, J.Pers.,1975,4,647-660.

3 : Prise en charge bio-psycho-sensorielle