Patrizia Paterlini-Bréchot : "ma seule détermination, c'est de sauver les patients atteints de cancer"

Cette chercheuse française est à l'origine du test de dépistage du cancer du poumon dont tout le monde parle. Et pour cause : une équipe de chercheurs a montré son efficacité chez des patients à risque. Elle revient sur cette première mondiale, non sans cacher son impatience pour que la recherche avance et que les patients puissent en bénéficier, vite.

Patrizia Paterlini-Bréchot : "ma seule détermination, c'est de sauver les patients atteints de cancer"
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Dr Patrizia Paterlini-Bréchot. © DR

Faire avancer la recherche pour trouver des solutions applicables directement pour les patients... C'est ce qui motive au quotidien le docteur Patrizia Paterlini-Bréchot, chercheuse et Professeur en biologie cellulaire et oncologie à la faculté de médecine Necker-Enfants Malades de Paris. Depuis toujours en fait. Dès ses premières années de médecine en Italie, alors jeune interne, elle choisit de se spécialiser en oncologie. Plusieurs années plus tard, alors que la biologie moléculaire se développe, elle quitte tout et rejoint un laboratoire de recherche en France. Avec pour objectif de comprendre comment se forment les tumeurs. A la tête d'un groupe de recherche à la faculté de médecine Necker-Enfants malades, poste qu'elle occupe encore aujourd'hui, elle garde néanmoins un pied dans le recherche appliquée. Son travail aboutit en quelques années à la mise au point de la technique ISET (Isolation by Size of Epithelial Tumor/Trophoblastic Cells) qui permet d'isoler les cellules tumorales circulantes. C'est le test choisi par le Pr Paul Hofman et son équipe de l'Inserm à Nice pour mener une étude clinique sur des patients à risque et dont les résultats ont été publiés le 31 octobre dernier.

Pourquoi cet intérêt pour les cellules tumorales circulantes ?

Après avoir travaillé en Italie comme médecin oncologue, j'ai rejoint un laboratoire de recherche en France, mais je dois avouer que j'étais un peu triste et surtout frustrée de ne pas pouvoir faire quelque chose de concret pour les patients. Je me disais : "mais tu perds ton temps à essayer de comprendre pourquoi le cancer se forme alors que les patients ne meurent pas de la tumeur mais des métastases qui en découlent". Je sentais notamment qu'il y avait beaucoup de potentiel avec les cellules circulantes et que ça pouvait aider plus rapidement les patients. Alors pendant toutes ces années, mon équipe et moi y avons mis toute notre énergie. Nous étions très motivés et on y mettait du cœur parce que l'objectif était bien d'aider les patients. Je revenais à mon but initial !

Le chemin était long et vous n'étiez pas seule à vous y intéresser...

L'idée de départ, c'est qu'avant que des métastases ne se forment, il faut que des cellules se détachent de la tumeur et passent dans le sang. Dès 1995, plusieurs scientifiques avaient en effet avancé l'hypothèse que des cellules tumorales se trouvent dans le sang des années avant que les métastases ne se forment. Si on arrivait à détecter ces cellules circulantes, c'était donc une fenêtre pour empêcher la formation des métastases. Dans un premier temps, des méthodes pour isoler les cellules circulantes ont été mises en place chez l'animal. Puis, on a eu cette idée très novatrice à l'époque d'essayer d'isoler les cellules par filtration verticale du sang. Nous étions très motivés d'autant plus que nous avons obtenu rapidement une méthode d'une grande sensibilité (la technique ISET est mise au point en 2000) et basée sur une analyse morphologique des cellules. Puis en 2007, ça été un tournant. Plusieurs études avaient montré que les patients avaient des métastases avant que le cancer ne soit diagnostiqué par imagerie. Cela ouvrait donc des portes en matière de dépistage précoce. 
C'était un défi mondial. Mais même si d'autres groupes de recherche travaillaient aussi sur les cellules tumorales circulantes, aucune n'avait réussi à obtenir la sensibilité et l'efficacité de notre test, ni les méthodes basées sur les anticorps, ni celles sur l'ADN plasmatique. 

En quoi votre test est-il plus efficace ? 

Vous savez ce n'est pas simple de filtrer du sang... Ce test peut isoler une cellule tumorale parmi des milliards de cellules sanguines, et surtout la garder intacte, ce qui laisse la possibilité d'évaluer les caractéristiques morphologiques de la cellule. Donc de savoir de quel organe elle vient ! Très vite, la méthode a suscité des enjeux économiques énormes. Après avoir essuyé pas mal d'ennuis avec une première compagnie qui ne répondait pas à mes attentes scientifiques et éthiques, j'ai fondé Rarecells Diagnostics, l'entreprise qui développe aujourd'hui les tests. Avec toujours un seul intérêt : ma détermination à aider les patients.

Et puis, il y a eu l'étude de l'équipe du Pr Hofman à Nice...

En effet, Paul Hofman a eu cette idée d'isoler les cellules circulantes chez des patients à risque, de manière précoce. Il a convaincu tout le monde, les radiologistes, les 
pneumologues... pour faire cette étude. Et il a donc choisi d'utiliser notre test. Mais je 
n'étais pas au courant qu'il faisait cette étude clinique. Je précise d'ailleurs qu'il a 
trouvé lui même les financements pour son étude. La compagnie que j'ai fondée n'a rien financé. Je tiens vraiment à l'indépendance des études cliniques par rapport aux 
compagnies qui développent les tests. C'est fondamental si on veut obtenir des études 
cliniques dont la rigueur scientifiques est non contestable. Il m'a donc appelé quand il a terminé son étude. Et là je lui ai dit : "mais c'est extraordinaire, personne au monde n'a réussi à faire ça !" C'était au-delà de mes espérances...

Demain, dépister le cancer du poumon par une prise de sang, c'est donc envisageable ?

Oui, l'avenir c'est d'utiliser ce test pour diagnostiquer précocement le cancer. Car l'enjeu, c'est que plus on diagnostique tôt, plus l'espoir de guérison est grand. Ce test détecte les cellules tumorales sans se tromper. Mais, mieux, il pourrait permettre de dire de quel organe, elles viennent ! Il suffirait en effet de regarder quelles protéines sont contenues dans les cellules tumorales circulantes. Par exemple, si ce sont des PSA, c'est que c'est un cancer de la prostate, si c'est de l'albumine, c'est que ça vient du foie, et ainsi de suite. Cela on sait le faire en laboratoire, maintenant l'étape suivante c'est de faire des tests cliniques. Mais là c'est une question de moyens car pour transférer ce savoir-faire en test, il faut à la fois de l'argent pour développer le test, et de l'argent, de façon indépendante, pour mener les études cliniques. Il faut que la science avance, et en même temps, il ne faut pas que n'importe qui finance ces recherches. L'indépendance des chercheurs est indispensable.

Le test est déjà disponible pour les patients, pouvez-vous nous en dire plus ?

Il est en effet déjà disponible pour les patients qui ont un cancer (tout type de cancer 
solide). Son prix est de 400 euros environ. Son intérêt c'est qu'il permet de prévoir, donc de prévenir d'éventuelles métastases et aussi de dire si le traitement en cours est efficace. C'est une sorte d'indicateur de l'efficacité du traitement. Mais il y a d'autres applications possibles et qui pourraient servir rapidement aux patients.

Paul Hofman n'a pas été contacté par des sources de financement et craint de ne pouvoir mener une étude clinique plus large. Partagez-vous son inquiétude ?

Il a raison, je le comprends. Son étude a duré 6 ans ! Le temps de trouver l'argent
financer l'étude, de bien faire les choses, tout cela prend du temps... Et on est pressé ! Les gens attendent... Il y a même des personnes qui veulent participer aux études cliniques, c'est frustrant... Nous souhaitons plus que tout faire des études à plus grande échelle et développer le test. On veut que ça aille vite. Et au-delà de ça, il faut savoir que le test qui existe déjà pour les patients malades à un coût car il est de haute qualité technique mais qu'il n'est pas remboursé. Une aide financière nous permettrait d'aider plus de patients rapidement. Mais comment faire bouger les choses ? C'est quand même une première mondiale, et elle est française ! Je ne sais pas si ça va bouger.... On fait tout pour, en tout cas.

Comment expliquez-vous le manque de réaction institutionnelle ?

Cette histoire me fait penser à une autre histoire : celle du test du dépistage du cancer du col de l'utérus. C'est un scientifique grec, qui en est à l'origine, Georgious Papanicolaou. Imaginez-vous que ce test ( Pap test ou " frottis ") qui sauve le plus de vies du cancer dans le monde, et grâce auquel 9 femmes sur 10 sont sauvées, donc qui est LE test par excellence, a mis des années pour être reconnu. Quand ce médecin a présenté son travail sur la possibilité du diagnostic du cancer du col utérin au moyen d'un frottis vaginal, à l'occasion d'un colloque, on lui a ri au nez ! Personne n'a compris à quoi ça pouvait servir. Et ce n'est que près de 20 plus tard qu'il a finalement publié les résultats d'une étude, qui cette fois-ci a fait l'effet d'une bombe et qui a connu immédiatement des développements. Donc pour en revenir à notre test, quand je pense à cette histoire, je me dis que ce n'est pas si étrange, il y a certains blocages, des jalousies... Vous savez dans le milieu de la recherche, on parle maintenant de "blood Pap test" ! Quand une femme fait un frottis, on regarde si elle a des cellules cancéreuses. C'est finalement le même principe : chercher des cellules cancéreuses mais cette fois-ci dans le sang. Et potentiellement, on est capable de le faire pour tout type de cancer. Donc l'impact est potentiellement énorme.

Avez-vous pensé à d'autres moyens de financement ?

Oui, des personnes autour de notre équipe ont crée une association qui récolte les dons pour aider à financer les études cliniques qui seront organisées par le Pr Hofman, l'association SafeTestForLife (STL). Tous ceux qui veulent peuvent apporter leur pierre à l'édifice. Mais ce n'est pas évident de pousser les gens à donner, il nous faudrait un ambassadeur pour nous aider ! En tout cas, le don à STL permettra d'avoir plus vite ces tests de diagnostic précoce à disposition de tout le monde. Les patients de l'étude du Pr Hofman ont été opérés très tôt et n'ont plus aucun signe de cancer !

En savoir plus sur l'association SafeTestForLife


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