Irène Frachon : "Les victimes ont un sentiment d'humiliation et de révolte"

[Interview] La fille de Brest, en salle ce mercredi, raconte le combat d'Irène Frachon pour dénoncer le scandale du Mediator. L'occasion de faire le point avec elle sur l'indemnisation des victimes, 7 ans après le retrait du médicament.

Irène Frachon : "Les victimes ont un sentiment d'humiliation et de révolte"
© Notarianni Laetitia/ABACA

Le nouveau film d'Emmanuelle Bercot, La fille de Brest, thriller-médical en DVD le 29 mars, est le récit du combat de la célèbre pneumologue Irène Frachon pour faire reconnaître la dangerosité du Mediator. En 2007, constatant des cas répétés de valvulopathies chez des patients, tous traités par le Mediator, elle initie une étude épidémiologique qui confirmera ses inquiétudes et aboutira, non sans peine, au retrait du médicament en 2009. Les experts judiciaires mandatés dans le cadre du procès pénal à venir (pas avant 2018), estiment que le Mediator est responsable de 1 300 à 2 000 morts environ.

Où en est l'indemnisation des victimes ? "Même si cela reste très long et très compliqué de monter un dossier indemnitaire, aujourd'hui cela ne fonctionne pas trop mal, commente Irène Frachon. Mais, poursuit-elle, il y a eu énormément de gâchis au départ du fait que le processus d'indemnisation via l'Oniam [l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, ndlr] a beaucoup dysfonctionné. Les patients étaient très mal accompagnés et le collège d'experts était très opposant à l'indemnisation. Tout était fait pour que ça n'aboutisse pas. C'était vraiment épouvantable… Il a fallu pratiquement quatre ans pour que le processus s'améliore lentement..."

Rappelons que l'indemnisation des patients s'estimant victimes du Mediator est possible depuis 2011 grâce à la création d'un fonds public d'indemnisation, géré par l'Oniam. Les premières années, celui-ci croule sous les dossiers et les associations dénoncent des lenteurs et dysfonctionnements qui nuisent aux victimes. De nombreuses demandes n'aboutissent pas car il est compliqué d'établir le lien de causalité entre le médicament et la pathologie. 

Au total, depuis septembre 2011, l'Oniam a enregistré 9 098 demandes d'indemnisation. Parmi les 7 943 demandes étudiées, 2 803 (soit 35,3%) se sont révélées positives, c'est-à-dire que le collège d'experts a reconnu une imputabilité du Mediator. Sur les 2 139 offres d'indemnisation proposées par Servier aux patients, 1 417 ont été acceptées à ce jour.

Avec 35 % d'imputabilité, on est dans les clous. "Initialement, le pourcentage tournait autour de 10 % ce qui était scandaleux. Mais cela a évolué. A partir de 2014, on a redressé la barre et actuellement le pourcentage de dossiers retenus est cohérent, c'est un pourcentage normal et attendu. Mais il a fallu que Marisol Touraine dépose un amendement [projet de loi de finances rectificative pour 2014, ndlr] qui a permis de ré ouvrir les dossiers de 2012-2013, ce qui est quand même complètement dingue !" commente la pneumologue.

Les raisons qui expliquent qu'un certain nombre de demandes aient été rejetées, sont principalement liées à une méconnaissance du médicament et des effets : des personnes exposées mais qui n'ont pas développé de pathologie ou encore des "pathologies sans lien". "Au début, les gens étaient mal informés sur les maladies provoquées par le Mediator, donc il arrivait par exemple que des patients qui avaient fait une embolie ou un infarctus envoient leur dossier."

"Ils disent qu'ils indemnisent mais le couteau sous la gorge, une fois qu'ils n'ont plus le choix..."

Pour obtenir une indemnisation, les victimes peuvent aussi saisir les juridictions civiles. 819 demandes de patients ont été étudiées depuis 2011. Parmi elles, 208 ont été reconnues comme imputables (25,4 %), soit moins que via l'Oniam. En cause, selon la pneumologue, la défaillance des experts sollicités. "Au départ, les experts n'étaient absolument pas convaincus de la toxicité du Mediator. Un certain nombre de ces expertises rejetaient donc le lien de causalité entre la pathologie cardiaque et le Mediator et concluaient même à un préjudice médiatique. En d'autres termes, je leur avais foutu la trouille, c'était de ma faute ! ". Quant aux patients ayant au final trouvé un accord avec Servier, ils ne sont que 65 depuis 2011. "Au civil, Servier a réussi à débouter pas mal de patients de manière absolument scandaleuse. Quelques 200 dossiers seulement ont été reconnus et Servier négocie âprement tous les processus indemnitaires ligne par ligne. Ils disent qu'ils indemnisent mais le couteau sous la gorge, une fois qu'ils n'ont plus le choix..."

Que penser du montant des indemnisations ? "Au départ c'était la catastrophe car non seulement de nombreux dossiers étaient rejetés, mais en plus, les rares qui étaient acceptés obtenaient une indemnisation dérisoire, c'est à dire quelques milliers d'euros pour quelqu'un qui a subi une chirurgie à cœur ouvert ! lance Irène Frachon. Petit à petit, on arrive à remettre ce processus d'indemnisation à peu près sur les rails et les victimes commencent à avoir des propositions d'indemnisation à peu près correcte, mais cela survient très tard puisqu'on se bat maintenant depuis 5 ans pour que cela fonctionne correctement !"

Depuis avril 2016, un décret facilite de plus l'indemnisation des victimes : elles peuvent apprécier si l'offre proposée par Servier est trop faible, selon qu'elle s'écarte d'un barème d'indemnisation et le cas échéant l'ONIAM peut se retourner contre Servier en lui imposant une pénalité. 

"Il faut que cela continue à évoluer mais c'est long : il y a une posture de la société entière, médecins inclus, vis à vis des victimes, c'est terrifiant... Indemniser est une nécessité et il faut arrêter de penser que les patients exagèrent pour de l'argent !"

Car derrière ces demandes d'indemnisation, il y a des victimes qui souffrent. "Je reçois des messages tous les jours", confie Irène Frachon, avant de nous communiquer celui d'une jeune femme qui attend une indemnisation depuis 6 ans.

"Vous pensez que cela va être long encore tout ça ? Il va falloir encore attendre la commission, ça va faire combien d'années ??!! Je ne sais plus… J'ai tellement envie que cela se termine et que je puisse en profiter. J'ai arrêté de travailler et je n'ai plus de rentrée d'argent… Un jour ça va, un jour non. Je voudrais profiter maintenant, Irène, avant qu'il ne soit trop tard ! Cela vaut le coup de le renvoyer quand même ??"

Selon la pneumologue, toujours aussi combattante, "c'est une détresse, une énorme colère, une révolte terrible" pour ces victimes, dont la majorité sont des femmes en invalidité. "Elles ont un sentiment d'humiliation et de révolte. Elles sont absolument effarées de voir la course d'obstacles qu'elles doivent endurer pour obtenir des indemnisations qui tombent sous le sens, c'est une double peine très clairement !"

Quelles leçons a-t-on tiré de l'affaire Mediator ? On avait dit "plus jamais ça". Et pourtant un autre scandale est apparu entre temps, celui de la Dépakine. Alors, oui, il y a eu des réactions et une évolution de la réglementation, notamment sur la transparence des experts vis-à-vis des liens d'intérêt avec l'industrie. Mais globalement, "le système perdure et ce système suppose une collision forte entre médecins et industrie, observe Irène Frachon. On a un peu ébranlé ce système, on l'a fracturé c'est tout." 

Pour obtenir des informations sur les indemnisations, contacter l'association Cadus, cadus.fr.

Regardez la bande-annonce de La Fille de Brest, inspiré du combat d'Irène Frachon, en DVD le 29 mars :

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