"Au nom de tous les seins", un documentaire qui bouscule nos certitudes sur le dépistage

Dans un documentaire, "Au nom de tous les seins", diffusé le 12 janvier sur France 5, la réalisatrice Coline Tison a suivi le parcours de quatre femmes confrontées, un jour, à la peur du cancer du sein.

"Au nom de tous les seins", un documentaire qui bouscule nos certitudes sur le dépistage
©  Les Bons Clients / La Jolie Prod

Pour combattre le cancer du sein, qui tue chaque année 12 000 françaises, les femmes sont invitées, dès 50 ans et tous les deux ans à date anniversaire, à effectuer une mammographie gratuite. Et chaque année, au mois d'octobre, la campagne "Octobre rose" pour le dépistage bat son plein.
Mais depuis quelques années, la controverse monte. Le dépistage sauve-t-il vraiment des vies ? Et s'il causait plus de tort que de bien ? Et si nos connaissances sur le cancer étaient erronées ? Car dans 93% des cas, la mammographie ne détecte rien de suspect. Et dans les autres cas ? Sur 100 biopsies issues du dépistage, 10 vrais cancers sont dépistés. Les autres sont des lésions précancéreuses, appelées "carcinomes in situ". Ces cancers "dormants" ne sont pas des cancers et rien ne permet de dire qu'ils vont évoluer en cancer. On les traite donc, comme des cancers avérés, par précaution. Ces carcinomes sont ainsi opérés de manière systématique, avec des effets pouvant être lourds en termes d'effets secondaires et de séquelles physiques et psychologiques.

Qu'est-ce qui vous a amené à vous intéresser au dépistage organisé du cancer du sein ?

Coline Tison : Depuis longtemps déjà, j'avais entendu parler de cette polémique, via des réseaux sociaux ou en discutant avec d'autres femmes. Mais je m'y suis réellement intéressée lorsque ma mère a passé une mammographie dans le cadre du dépistage organisé, et que celui-ci a détecté une anomalie, nécessitant une biopsie. J'ai donc regardé de près les études scientifiques publiées et commencé à enquêter. J'ai également cherché à questionner les médecins qui suivaient ma mère, mais aussi l'Institut national du cancer qui était alors en pleine campagne pour "Octobre rose".

Avez-vous obtenu des réponses à vos questionnements et inquiétudes ?

En fait, j'étais très troublée car je n'ai obtenu que des réponses évasives, voire pas de réponse du tout. Et même, je dirais que mes questions étaient mal venues. Le débat étant tellement polarisé, le simple fait que je pose des questions faisait de moi une "anti-mammo". Alors que ma démarche était juste de m'informer et de comprendre. C'est pour cela que j'ai décidé d'aller plus loin en réalisant ce documentaire, avec cette idée de questionner, sans a priori.

Vous avez suivi le parcours de 4 femmes. Comment les avez-vous choisies ?

Je trouvais intéressant de choisir des femmes avec des profils différents, mais auxquelles on puisse s'identifier. Ghislaine, comme beaucoup de femmes, ne se pose pas trop de questions. Même si elle redoute les mammographies, elle entre dans le processus du dépistage de manière quasi automatique, persuadée de son bénéfice. Dans le cas de Monique à qui l'on dépiste un carcinome in situ et qui décide d'être prise en charge, les choses sont plus sensibles du fait qu'elle ait perdu sa sœur du cancer du sein. Et puis j'ai choisi Patricia, une canadienne qui, au contraire, a fait le choix de ne pas se faire traiter à la suite de la découverte d'un carcinome in situ. Elle est intéressante parce qu'elle a beaucoup de recul et pose le problème de manière très raisonnée, bien loin des discours militants anti-mammo. Enfin, j'ai contacté Miriam qui vit en Angleterre, en écho à Monique : elle a vécu la même situation 10 ans plus tôt et aujourd'hui elle regrette son choix.

Patricia a fait le choix de ne pas se faire opérer de son carcinome. Un choix radical ?

En effet, alors qu'on lui a dépisté un carcinome in situ, et après s'être renseignée sur la question, elle décide d'attendre, contre l'avis de ses médecins. Elle accepte de vivre avec des lésions précancéreuses, tout en se fixant la limite de consulter au moindre doute afin de se faire traiter. C'est peut être un cas isolé, mais il y a quelques années, elle a fait une biopsie, qui s'est révélée négative. 

La médecine est faite pour les gens malades, pas pour les gens qui vont bien. Je crois, personnellement, qu'il suffirait que le dépistage ne soit pas nécessairement automatique. Plutôt que de contraindre les femmes à faire des mammographies à des dates fixes, ne serait-il pas plus pertinent qu'elles s'écoutent davantage au quotidien et apprennent à consulter quand cela est nécessaire, par exemple lorsqu'elles ressentent quelque chose d'anormal, lorsqu'elles sont fatiguées, etc.  

En même temps, Ghislaine résume en effet bien ce que peuvent ressentir les femmes qui participent au dépistage : "Il y a toujours une petite appréhension mais s'il y a quelque chose, on est soigné tout de suite".

Oui, il y a beaucoup de peurs et d'angoisses liées au cancer du sein mais le problème, c'est que tout se mélange. Les femmes se disent "le dépistage va me sauver la vie", alors qu'en réalité il y a des cas où on en sait rien ! Selon moi, le message est brouillé.

A l'issue de votre enquête, avez-vous des doutes quant à l'utilité du dépistage organisé ?

Très franchement, je n'ai toujours pas de réponse ! Je ne peux pas vous dire s'il faut arrêter ou continuer cette politique de dépistage. La problématique du sur-diagnostic et du sur-traitement existe et je crois qu'on traite et qu'on diagnostique des lésions qui n'auraient peut-être pas forcément évolué. On s'y prend un peu tôt. En cela, c'est un vrai problème de santé publique. En outre, faire des mammographies et des radiographies n'est pas sans risque pour la santé. En même temps, je me dis aussi que Monique, qui a choisi de se faire soigner, a peut-être fait le bon choix et qu'elle a sans doute évité la chimiothérapie et des traitements lourds… Par ailleurs, comme l'avance souvent l'Inca, les campagnes de dépistage permettent d'inciter les femmes défavorisées socialement et éloignées des structures de soin, de se faire surveiller.

Vous donnez davantage la parole aux scientifiques qui doutent du dépistage. Pourquoi ?

Pour une raison simple, c'est que j'ai été très déçue par les études favorables au dépistage organisé. Pour démontrer la pertinence du dépistage, le Centre international de Recherche sur le Cancer a sélectionné 40 études. Or, lorsque j'ai demandé sur quels critères elles avaient été choisies, je n'ai pas eu de réponse. Face à ce manque de rigueur, j'ai au contraire trouvé bien plus de transparence lorsque j'ai demandé aux auteurs des études indépendantes danoises [étude Cochrane, montrant que le taux de mortalité des femmes dépistées ne serait guère différent de celui des autres femmes, ne participant pas au dépistage organisé, NDLR] quelle avait été leur méthodologie. Autre chose m'étonne : on suit les femmes qui font le dépistage, la taille des tumeurs dépistées, etc. Mais comment se fait-il qu'on ne dispose pas d'indicateur de mortalité ?

Une concertation nationale sur le dépistage a été lancée par le ministère de la Santé. Pensez-vous que les choses vont bouger ?

Je suis dubitative. Il y a de nombreux freins. D'abord, c'est toute une économie (laboratoires, cabinets de mammographies…) qui serait remise en cause. Ensuite, il me semble que cela serait compliqué pour les médecins de revenir en arrière alors qu'ils appliquent depuis des années cette politique de santé publique, avec la certitude qu'ils sauvent des femmes. Même si certaines sont opérées "pour rien", ils pensent, sans volonté aucune de nuire, que c'est le prix à payer. Nous sommes dans une société où l'on reproche plus facilement de ne pas en faire assez, que d'en faire trop. Ils ne peuvent pas prendre ce risque. Néanmoins, il me semble indispensable que les femmes se demandent, pour elle-mêmes, quels sont les avantages et les risques. Qu'elles n'hésitent pas à se questionner !

Revoir en replay "Au Nom de tous les seins", un documentaire du "Monde en face", présenté par Marina Carrière d'Encausse.

Crédit photo : Les Bons Clients / La Jolie Prod

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