Interview
09/02/2007
Isabelle Gaignon : "Les coups de pieds et l'affrontement sont élégants"
Comment décririez-vous la boxe française en quelques mots ? Sa spécificité c'est d'abord que c'est une boxe pieds-poings. On est constamment obligé de gérer les distances, de passer de distance de poings à distance de pieds. Ca crée une esthétique. On est loin du corps à corps qui peut paraître barbare. Les femmes y sont sensibles. Les coups de pieds et l'affrontement sont plus élégants, ça ressemble à l'escrime. Par ailleurs, c'est la seule boxe pour laquelle on utilise des chaussures. Donc on n'a pas besoin de toucher fort pour être efficaces.
Quelle est sa principale différence avec les autres types de boxe ? La boxe française est la moins dangereuse. La boxe anglaise a une surface de frappe plus réduite. On touche principalement la tête, le foie, la rate. En boxe française, on vise toutes les parties du corps, on fait varier les coups et donc on se focalise moins sur les organes sensibles. L'avantage aussi c'est qu'on a plusieurs façons de l'aborder. La savate forme : on utilise la gestuelle mais en musique, devant un miroir, pour acquérir les coups, souplesse et endurance. On peut la pratiquer en loisir : on n'utilise que la touche, on ne fait pas de compétition. Et enfin en compétition : en assaut (on touche juste), ou en combat (on lâche les coups à pleine puissance). Ces différentes possibilités permettent donc de s'y mettre chacun à sa façon, chacun à son rythme.
Quels bénéfices peut-on en tirer ? Une bonne condition physique déjà. Et puis comme beaucoup de sports, la boxe permet de se défouler, de se dépenser, d'évacuer le stress. Il y a toujours un travail de socialisation mais dans le cas de la boxe encore plus. De plus, elle développe la souplesse mais aussi toutes les qualités physiques : endurance, vitesse, coordination. Au niveau mental, on apprend à prendre des décisions vite, à être réactif. Ça endurcit, renforce le mental. On est plus volontaire, plus courageux, plus généreux. C'est le seul sport qui autorise à porter atteinte à l'intégrité de l'autre, selon un cadre et des règles bien sûr. Du coup, ça permet de prendre conscience de l'autre, de la vie en société, de la notion de violence, de loi. Un autre intérêt pour la femme est de savoir qu'elle peut se battre, que ce n'est pas réservé aux hommes.
Comment se déroule un cours ? Un cours dure environ 1h30. On commence par un échauffement de 15, 20 minutes qui permet de préparer à la leçon. On apprend la gestuelle, à mettre en place les coups. Ça se traduit par un échauffement physique, cardio-vasculaire, musculaire, des assouplissements et des étirements dynamiques. On travaille l'éveil, la souplesse, la vigilance. Ensuite on passe aux leçons, avec une progression. On va du plus simple au plus compliqué pour finir par l'assaut libre, où on essaie d'appliquer tout ce qu'on a appris. Puis on termine par 20 minutes d'assouplissements, d'étirements. Le tout est bien sûr ponctué de temps de récupération, pour boire, reprendre son souffle. Le professeur évalue au fur et à mesure du cours, il regarde, fait en sorte que les gens ne soient pas mis en danger, qu'il n'y ait pas de prise de risque inutile.
De quel équipement a-t-on besoin ? Protège-tibias, protège-dents, gants, chaussures, protège-poitrine. Tous sont vivement conseillés. Notamment le protège-poitrine auquel les professeurs masculins ne pensent pas forcément. C'est indispensable pour les femmes. La matière du sein est spéciale, elle est différente, ce n'est pas un muscle comme les autres, il faut le protéger. On ne porte pas les coups mais même une touche au niveau des seins peut les abîmer.
C'est un sport souvent considéré comme dangereux. Quelles sont les contre-indications ? C'est l'image que l'on s'en fait mais ce n'est pas un sport dangereux. Il présente statistiquement moins de risques que le foot, le rugby, le tennis ou le ski. En fait c'est l'inverse. Il est même recommandé pour les enfants. Ils apprennent à se maîtriser, à respecter les règles. On devient plus habile, on sait mieux recevoir, mieux se baisser, puisqu'il faut toujours regarder ce qui arrive. Il n'y a donc pas de contre-indication. Sauf bien sûr problèmes cardiaques, ou problèmes de genoux mais comme pour n'importe quel sport. Les seules blessures sont des hématomes, des petits saignements de nez, des contractures musculaires. On peut se tordre le pied quand on rate son appui.
A qui cela s'adresse ? A tout le monde. Il faut juste se protéger, faire attention à l'encadrement. C'est l'enseignant qui doit être vigilant, respecter le niveau et le poids de chacun. Il est le garant de tout ça.
De plus en plus de femmes pratiquent la boxe, un sport réputé comme particulièrement masculin. Comment expliquez-vous cet engouement ? Je pense que l'engouement est dû à une évolution progressive. Les femmes ont toujours été bien accueillies en boxe française, dès ses débuts dans les années 1830. Elle disparaît au moment de la guerre 14-18 et ne revient que dans les années 1960 grâce aux films de karaté. Les femmes sont toujours bien acceptées, et obtiennent peu à peu le droit de faire de l'assaut. Elles demandent à faire du combat dans les années 1970, 1980. Et ces dix dernières années, l'engouement s'explique d'après moi par la libération de la femme, son évolution dans la société. Elle est plus moderne, plus libre, plus indépendante. On voit apparaître de nouvelles héroïnes, des femmes bagarreuses dans des films comme "Kill Bill" ou "Million Dollar Baby".
Que diriez-vous à celles qui hésitent, qui n'osent pas s'y mettre ? Qu'il faut essayer. En parler avec un enseignant. Je commence mes cours en expliquant tout ce que je viens de vous dire. Je reviens sur la spécificité de la boxe, sur l'idée que c'est un sport intelligent, un état d'esprit. Il permet d'exprimer sa violence, son agressivité. Il faut se rappeler que nous sommes des animaux évolués et reconnaître notre nature violente, nos pulsions agressives. Après, il y a d'autres moyens de s'exprimer. C'est selon les goûts.
Pouvez-vous nous parler de votre propre cas ? Quand et comment vous êtes-vous dirigée vers ce sport ? J'ai toujours voulu m'émanciper, prouver qu'une femme peut être libre, indépendante. J'ai commencé par le spectacle. Ça m'est venu parce que je trouvais intéressant de pouvoir faire des cascades. En plus j'ai toujours été aventureuse. Je voulais me rassurer en sachant me défendre. Je me suis fait agresser une fois il y a longtemps. Grâce à la boxe, j'apprends à voir les choses venir. Je ne me fais plus du tout agresser, on me respecte. J'ai une démarche qui dissuade. On sent les gens qui se sentent faibles, qui ont peur. On apprend aussi à se connaître, à connaître ses limites. Et puis quand j'ai essayé, j'ai découvert toute sa richesse. On peut inventer, être créatif, c'est très joli, convivial, c'est un art de vivre. Ça m'a donné envie d'aller plus loin.
Pensez-vous avoir changé grâce à la pratique ? J'ai un parcours atypique, un côté artistique. Je suis toujours dans le spectacle, mais plus dans l'audiovisuel, dans la réalisation de documentaires, le montage. La boxe m'a tellement apporté que maintenant je l'enseigne, j'ai envie de la transmettre, de former les jeunes. Elle a beaucoup contribué à ce que je suis aujourd'hui, je le revendique, je fais partie des pionnières. C'est agréable de voir que j'ai une légitimité à être prof, même face à un public masculin. J'ai préparé un champion de France pendant trois ans. C'est valorisant.
En savoir plus Le site de la FFSavate (Fédération Française de Savate boxe française) : www.ffsavate.com.
Marie Guerre, Journal des Femmes
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