J'ai testé : une heure dans la peau d’une personne obèse

En France, depuis les années 80, le nombre de personnes obèses augmente de façon continue, en particulier chez les femmes. Et alors que beaucoup d’efforts sont fournis pour lutter contre ce sujet de santé publique, la stigmatisation à l’encontre des obèses demeure problématique. Qu'en est-il aujourd'hui du regard de la société sur une femme obèse ?

Le buffet somptueux est dressé, des chefs médiatiques virevoltent autour. Cela fait déjà une heure qu’ils sont tous là : ministres et courtisans, patrons de chaine de télévision, journalistes ; des gens charmants, souriants, bien élevés et courtois. J’ai pu serrer quelques mains, accrocher le regard de quelques hommes en mal de légèreté, me faire jauger du regard par les femmes. Ma robe est elle tendance ? Mon maquillage suffisamment subtil pour m’alléger de quelques années ? Suis je encore, moi aussi, toujours en course sur le marché de la séduction ? 

C’est le moment que je choisis pour quitter ma robe de cocktail et revêtir le costume de personne obèse que le Collectif national des associations d'obèses (CNAO) m’a apporté. Je vais donc le tester. Me glisser dans ce vêtement n’est vraiment pas facile. Je souffle, je suffoque, je transpire, c’est très  difficile de s’habiller lorsque l’on est gros. Je n’aurais jamais imaginé que passer simplement ses bras dans des manches soit aussi athlétique. J’en attrape presque des crampes. Enfin, après de longues minutes à me tortiller, je surgis enfin de ce costume de Bibendum, rouge et hirsute, sous le regard hilare des pompiers de service. Je suis épuisée de cette gymnastique et décide de m’asseoir un instant  pour récupérer. Curieusement mes bras me gênent, je ne sais pas vraiment pas quoi en faire. Je choisis de les laisser pendouiller le long de mon corps mais bien vite, je me sens stupide dans cette position et tout naturellement je joins mes bras sur ce ventre énorme, dans cette  posture si caractéristique des personnes obèses. Je me tiens également les jambes écartées. Impossible de les croiser ou même de me tenir élégamment. Une partie de moi qui m’observe me trouve presque obscène. Je décide alors de me rechausser pour me rendre au buffet. Hélas, impossible avec toute cette masse autour de moi de me plier pour attraper mes chaussures. Je gesticule un bon moment pour tenter de les saisir sans les mains, juste avec les pieds. C’est impossible ! J’abandonne, me lève et entame pieds nus une longue traversée de cette foule si pondéralement correcte, en direction d’un verre car j’ai très chaud. Et là, c’est le miracle ! Imaginez moi, telle Moise traversant la mer rouge. La foule s’ouvre sur mon passage me laissant un instant croire que je suis moi aussi quelqu'un d’ important. Malgré mon embonpoint, je ne suis pas bousculée, j’ai de l’espace. Mais je déchante vite car si on me laisse de la place , on ne me la donne pas. Je souris gracieusement à droite, à gauche, je cherche à capter quelques regards, mais rien. En quelques minutes et quelques kilos de plus, j’ai subitement le sentiment de ne plus exister. Bizarre. J’ai pourtant le même visage, le même sourire, mais je ne suis plus une femme. Personne ne vient m’aborder. Je me sens une chose informe. Trop monstrueuse pour faire partie de l’humanité. Bien décidée à exister tout de même, j’accoste un homme dont le visage me dit vaguement quelque chose. Coincé, il baisse les yeux vers moi. Entre mon ventre et mes seins, son regard ne sait plus ou se poser. Il me bredouille que je l’ai certainement vu à la télévision. Je le remercie aimablement de me regarder dans les yeux. Il s’enfuit épouvanté. Seul, le serveur du buffet me tend un verre avec un très gentil sourire plein d’humanité. Ce sera la seule personne à me témoigner le sentiment d’exister. Je fends à nouveau la foule, dans une indifférence teintée toutefois de malaise et décide de me sortir de cette prison vestimentaire. Dans les toilettes, seule, j’ai toutes les difficultés du monde à me déshabiller. Un instant je panique, les bras en l’air, coincée et prisonnière de mon costume. Je pense quelques secondes que je pourrais mourir, là, étouffée et seule. 

Enfin délivrée de ma gangue de personne obèse, je rejoins cette élégante assemblée réunie en grandes pompes pour signer une charte visant à combattre l’obésité. L’obésité peut-être... Comme un concept... Mais aider les personnes obèses... Y aurait-il des êtres humains sous l’obésité ? Costumée en femme obèse, personne ne m’a vue ni reconnue en tant que personne. La lutte contre cette maladie chronique qu’est l’obésité est loin d'être gagnée tant que l’obésité sera combattue en termes de chiffres et de concept et qu’on oubliera que sous ces kilos de gras, des hommes et des femmes existent et ont droit , comme pour tous les autres malades chroniques, à un regard humain et bienveillant, ainsi qu’une prise en charge psychologique. On ne doit plus tenter de soigner la maladie obésité en oubliant ses patients.

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