Divorcer de son passé ?

Il n’est pas toujours facile de trouver la bonne distance avec son ex. Surtout s’il s’y refuse. Comment s’ouvrir alors à un nouvel amour ? Comment, sans renier le passé, faire en sorte qu’il ne vienne pas torpiller le présent et tout gâcher ?

C’est un des thèmes de Gloria, le film du réalisateur chilien Sebastián Lelio dont l’actrice principale, la formidable Paulina García, a récemment obtenu un ours d’argent au festival de Berlin.

Quand Gloria à l’aube de la soixantaine croise le chemin de Rodolfo, elle est divorcée depuis longtemps. Son ex-mari a une nouvelle compagne. Quant à ses enfants, ils sont adultes et, s’ils entretiennent une relation de grande proximité affective avec leur mère, ils ont une vie à eux dans laquelle elle se garde bien d’interférer. Et réciproquement. Pour tromper sa solitude Gloria, quand elle ne travaille pas, elle chante, fait du yoga, et va régulièrement danser dans une discothèque de Santiago.

Et c’est là qu’un soir, elle rencontre Rodolfo. Il a son âge, il est un peu timide, un peu effacé, et il tombe instantanément amoureux. Du sourire de Gloria, de sa beauté, de son énergie, de son désir de vivre. Lui aussi vit seul, mais sa séparation est plus récente, moins claire. Son ex-épouse, dépressive semble-t-il, ne travaille pas, pas plus que ses filles, bien qu’elles soient adultes elles aussi et, de ce fait, il continue à subvenir financièrement aux besoins des trois femmes. Sa rencontre avec Gloria - cette femme libre qui ne lui demande rien d’autre que le plaisir d’être ensemble - lui apparaît alors comme la promesse inespérée d’un véritable renouveau. Lui qui s’était toujours senti étouffé, bridé dans son ancien couple, espère pouvoir retrouver, grâce à elle, ses émotions de jeune homme, l’envie de faire l’amour, l’envie d’aimer et surtout ce goût de vivre qu’il croyait avoir perdu.

Mais c’était sans compter sur un passé dont il n’arrive pas à se défaire. Son ex-femme continue, de loin, à maintenir son emprise sur lui et il n’ose même pas parler de Gloria à ses filles de peur, dit-il, qu’elles ne se moquent d’un vieux père amoureux. En fait, on le comprendra, parce qu’il redoute, plus encore que leur jugement, leur refus violent de le voir s’engager dans une relation qui leur échappe.

Le film ne dit pas ce qui, dans la vie de Rodolfo, dans son enfance, a fait de lui un homme qui se soumet à une volonté qui l’écrase. On sait juste que, jusqu’à une gastroplastie très récente, il a été obèse et on devine à travers cette atteinte au corps, sa vulnérabilité et l’impasse relationnelle dans laquelle il a vécu.

Ce qu’on voit en revanche c’est la manière dont ce passé reprend son pouvoir sur Rodolfo. Malgré la patience de Gloria, malgré l’amour qu’il a pour elle, son poids se fait de plus en plus pesant, de plus en plus insistant - à l’image de ce portable qu’il n’éteint jamais, et qui sonne aux pires moments, aux moments de plus grand abandon, comme un rappel à l’ordre, une interdiction définitive d’être heureux.

Bien sûr, toutes les séparations n’adoptent pas ce schéma et les relations avec les « ex » ne prennent pas toutes, fort heureusement, cet aspect castrateur de surveillance à distance. Néanmoins, même quand les choses sont plus légères, il n’est pas toujours facile de trouver la bonne distance avec sa vie d’avant. Surtout quand l’un des deux récuse la séparation. Des liens sans doute ont été tissés.  Des enfants sont nés. Des souvenirs demeurent. Il ne faut pas les nier. On ne peut tourner la page que si on n’ignore pas son passé. Mais il faut lui mettre des limites. Ne pas laisser ce passé reprendre toute la place et envahir sa vie, sinon l’ex prend la dimension fantasmatique d’un parent terrifiant qui, refusant à jamais qu’on le quitte, empêche de grandir et de vivre.

 Crédits images : Ad Vitam