L’homme, une machine qui s’ignore ?

Cet homme prend notre cerveau pour un vaste réseau de télécommunication. Et il obtient même de l’Union européenne un budget pour approfondir la question. Le pire, c’est qu’il a sans doute raison.

Le raccourci peut choquer. Comment peut-on comparer le siège de la pensée humaine à ces stupides machines qui ne savent que répéter en boucle ce qu’on leur a appris ? Pourtant, regardons les choses en face : la science décrit notre cerveau comme un réseau – certes d’une complexité vertigineuse – dans lequel des neurones effectuent une sorte de calcul portant sur les informations provenant de milliers d’autres neurones, lesquels… 

Bref, si ce n’est pas une machine, cela y ressemble fort. Mais bien entendu, la comparaison avec l’ordinateur n’est pas à prendre au pied de la lettre. L’organe qui nous permet d’avoir des idées ne fonctionne pas du tout comme un ou des microprocesseurs, et les puces dont on fait les PC n’ont rien à voir avec des neurones. Ce qu’ont en commun, en revanche, l’ordinateur et le cerveau, c’est qu’ils traitent des informations. C’est autour de ce mot que chercheurs en neurosciences et informaticiens se retrouvent. Car on rencontre de plus en plus souvent des informaticiens dans ou autour des laboratoires de neurosciences.

Que viennent faire ces geeks dans les temples de la science du cerveau ? Donner un coup de main ou piquer des idées ? Les deux : d’une part les informaticiens retrouvent dans le cerveau des mécanismes qu’ils connaissent et savent modéliser son activité, de l’autre le cerveau est une source d’inspiration pour concevoir de nouvelles machines informatiques.

Ainsi, Claude Berrou, un informaticien de renom, honorablement connu pour ses travaux sur les « codes correcteurs d’erreur » (qui permettent, comme les deux chiffres supplémentaires de notre numéro de sécu, de fiabiliser la transmission de données), a obtenu du European Research Council (ERC) un financement de près de deux millions d’euros pour son programme Neucod, comme « Neural Coding ». De quoi je me mêle ?

Objectif officiel : « Identifier et exploiter les fortes analogies observées entre la structure et les propriétés du cortex cérébral, et celles des décodeurs correcteurs d’erreurs modernes. » Ces recherches sont bien entendu fortement multidisciplinaires et on en attend des retombées aussi bien en neurosciences qu’en intelligence artificielle.

Claude Berrou, 61 ans, est professeur au département Electronique de Télécom Bretagne, une grande école d’ingénieurs réputée. Il y a vingt ans, il a inventé,  Avec Alain Glavieux, les «turbocodes », une nouvelle catégorie de codes correcteurs d’erreur, largement utilisée de nos jours en télécommunications, notamment en téléphonie mobile. Depuis 2007, Claude Berrou est membre de l’Académie des sciences. Il a publié il y a deux ans un ouvrage[1] dont le titre n’y va pas par quatre chemins : Petite mathématique du cerveau, une théorie de l’information mentale. Provocation encore lorsqu’il explique, sur le site de son école : « La question à laquelle nous devrons répondre dans quelques années est en effet celle-ci : l'information mentale est-elle fondamentalement numérique et si oui – ce dont je suis persuadé -, pouvons-nous utiliser les mêmes méthodes que dans les télécommunications pour mieux la comprendre et en exploiter les principes ? ».

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[1] Claude Berrou,  Vincent Gripon, Petite mathématique du cerveau, une théorie de l’information mentale, Odile Jacob, 2011.