Pollution, climat et santé : vers une prise de conscience ?

Une enquête montre une prise de conscience du grand public vis-à-vis de l’impact de la pollution sur l’augmentation des allergies et pointe leurs attentes en matière de mesures environnementales. Mais les freins politiques et économiques demeurent bien réels.

Pollution, climat et santé : vers une prise de conscience ?
© Fotos 593 - Fotolia.com

La fréquence, l’intensité et le nombre de personnes concernées par les allergies est en constante progression en France, mais aussi à l’échelle de la planète. L’OMS prévoit même, qu’en 2050, 1 personne sur 2 sera allergique dans le monde. Alors que la 21e Conférence Climat (COP-21) se tiendra à Paris en décembre prochain, la Fondation Stallergenes dévoilait, mardi 2 juin, les résultats d’une enquête "Allergies et Climat", réalisée par OpinionWay.

Souvent banalisée, l’allergie est pourtant une réalité. Alors que l’on estime que 30 à 40 % des Français souffrent d’allergies, l'enquête réalisée auprès de 1024 Français, confirme cette tendance : 37 % des Français interrogés déclarent avoir souffert d’au moins une allergie au cours des douze derniers mois, en particulier les plus jeunes (46 % des 25-34 ans). Arrivent en tête, les allergies aux pollens (25% des allergies), puis aux acariens (14%), suivies par celles aux poils d’animaux (7%), et alimentaires (6%). En outre, l’étude confirme la progression des allergies croisées. Par exemple, parmi les allergiques aux acariens, 64% souffrent également de rhume des foins.

L'enquête souligne également la juste perception des Français vis-à-vis de l’augmentation des allergies, qu’ils soient allergiques ou pas. En effet, plus de 3 sur 5 estiment que les allergies ont augmenté depuis 10 ans. Quant aux Français qui déclarent souffrir d’allergies, ils sont 71% à partager cette opinion. Et la conséquence directe de l'augmentation des allergies, c'est l'augmentation de la prévalence de l'asthme. En effet, lorsqu'une allergie n'est pas prise en charge correctement, le risque d'évolution vers l'asthme augmente. Ainsi, le Pr Michel Aubier, Chef du service de pneumologie-allergologie à l’hôpital Bichat, remarque que les asthmatiques sont de plus en plus nombreux : "il y a 30 ans, j'en voyais peu dans mes consultations, alors qu'aujourd'hui, ils représentent 80% des patients que je reçois !" Avant de souligner les conséquences en terme de qualité de vie, nettement "altérée".

Interrogés sur les causes supposées des allergies, près de 3 Français sur 4 (74%) y voient la pollution de l’air, et notamment les particules fines.Viennent ensuite pour 58% d’entre eux l’augmentation des allergènes et l’utilisation des produits chimiques dans l’agriculture (47%). Les dérèglements climatiques sont en revanche cités par seulement 16% des Français. Christine Rolland, Directrice de l’association Asthme et Allergies, relève ainsi que le trio "pollution – allergies – dérèglement climatique" n’est pas très clair pour les Français. "Si nous avons tendance à accuser la pollution de différents maux, nous ne savons pas toujours qu’elle est liée au changement climatique", observe-t-elle.

Pollution et impact sur la santé : une réalité. Depuis la crise pétrolière de 1973, l'exposition à la pollution des villes, en particulier aux dégagements automobiles (ozone, particules diesel) est évoquée pour expliquer l'augmentation des allergies. Dans son état des lieux de l'allergie en France, publié en mars 2014, l'Agence nationale de l'environnement (Anses) constate que la pollution atmosphérique, mais aussi le réchauffement climatique pourraient contribuer à favoriser les réactions allergiques aux pollens en allongeant la durée de la pollinisation. "Des études expérimentales montrent que l'élévation des températures atmosphériques et de la concentration en CO2 rend certains pollens plus allergisants", indique ce rapport. A noter également qu'en période de libération de pollens, les particules fines (recrachées par les véhicules au diesel, les cheminées d'usine ou encore le chauffage urbain) favorisent leur pénétration dans les petites bronches, aggravant alors les symptômes des allergiques.

Et le réchauffement climatique ? Ce qu’il faut comprendre, c’est que le réchauffement climatique, qui se manifeste par une augmentation des températures, a un effet direct sur la production de pollens. En effet, lorsque la concentration en CO2 augmente dans l'air, la croissance végétale étant stimulée, la quantité de pollens produite augmente. Ainsi, les périodes de pollinisation sont allongées, exposant donc les allergiques à davantage de pollens, sur de plus longues périodes. "A cela s’ajoute, la pollution atmosphérique, essentiellement liée aux transports, qui par le biais d’émissions de dioxydes d’azote, rendent les pollens plus agressifs, précise le professeur Michel Aubier.

Air intérieur, l’autre pollution. Curieusement, seulement 11% des Français interrogés par OpinionWay citent le tabac comme explication à l'augmentation des allergies, alors qu’il est le premier facteur de pollution intérieure. Une pollution qui a fortement progressé, également à la suite de la crise pétrolière. En effet, nos habitations sont moins ventilées qu’auparavant, afin de limiter les pertes d’énergie. L'air y circule donc moins bien. Ceci favorisant l'accumulation de poussières et le développement des acariens, dont on sait qu'ils sont responsables de l'apparition des allergies. De plus, le changement climatique a également un effet sur l’air de nos intérieurs. De fait, l’augmentation du niveau de la mer à l’échelle de la planète augmente l’humidité dans certaines zones du globe, ce qui "favorise la prolifération des acariens", donc "expose davantage aux allergènes", observe Michel Aubier. Une pollution qui touche davantage les habitats précaires, dans lesquels les populations, moins informées, disposent de moins de moyens pour se prémunir du développement des acariens et autres moisissures.

Alors, que faire ? Les Français sont unanimes : pour lutter contre les allergies, il faut en premier lieu des mesures gouvernementales pour diminuer la pollution industrielle (70 % des personnes interrogées). En décembre prochain, c’est l’ensemble de la communauté internationale qui se réunira à Paris, à l’occasion de la 21e Conférence des Parties (COP-21). Avec pour objectif d’aboutir à un nouvel accord international sur le climat, applicable à tous les pays, dans l’objectif de maintenir le réchauffement mondial en deçà de 2°C. En France, le 3ème Plan National Santé Environnement 2015-2015, a par ailleurs pour objectif de "prévenir le risque d’allergie lié aux pollens en lien avec une modification importante de notre environnement allergénique". Invité par la Fondation Stallergenes dans le cadre d’un colloque parlementaire, Bernard Jomier, adjoint à la Mairie de Paris, chargé de la santé a confirmé l’engagement "de longue date" de la Mairie de Paris dans cette lutte "fondée sur la santé publique".

Mais la bataille est loin d’être gagnée : l'affrontement entre les logiques de santé publique et industrielles étant "extrêmement dures", souligne Bernard Jomier. Car si le lien entre climat et allergies est bien documenté, le débat est complexifié par tous les intérêts en jeux, à tous les niveaux. "Le lien entre climat et santé est encore contesté, au sein même de l’OMS, par certains pays qui tirent des revenus importants des énergies fossiles et qui ne veulent pas que ce lien soit établi, et alors que la Directrice générale est très engagée sur ce sujet, développe-t-il. "C'est dire la rudesse des tensions sur ce sujet !" Evoquant la prochaine conférence sur le climat, Bernart Jomier fait encore part de ses doutes : "le fait que les problématiques climat et santé fassent l'objet de mesures spécifique n'est pas acquis. C'est un débat, mais est-ce que ces questions vont aboutir ? J'espère que la mobilisation scientifique sera forte sur ces sujets."

Selon Olivier Véran, médecin et rapporteur du volet santé publique de la loi Santé, il y a une vraie volonté politique de s'attaquer aux problématiques climatiques, au sein même du gouvernement, qui organise la prochaine conférence sur le climat. En outre, "il y a aura des annonces en matière de lutte pour la santé environnentale" dans le cadre de la loi Santé. Olivier Véran déplore en particulier l'absence de spécialité médicale en allergologie : "étant donné le fort pourcentage de personnes qui souffrent d'allergies, on peut se demander si on ne peut pas mieux structurer la formation des allergologues." Pour autant, il ne cache pas qu'il existe de réels freins en matière de politique environnementale : "dans un contexte budgétaire tendu, où les dépenses fixes constituent quasiment 100% du budget annuel, il est compliqué d'épargner aujourd'hui pour des effets peut-être observés dans 10 ans." Rappelant que la France dépense cette année 185 milliards d'euros pour les dépenses de santé, il estime donc qu'il est "compliqué" d'investir aujourd'hui dans l'environnement. "Les finances publiques ne le permettent pas, il faut d'abord retrouver de la croissance."

Christine Rolland, directrice de l’association Asthme et Allergies, rappelle quant à elle que les allergies et l'asthme ont un double impact, à la fois individuel et collectif. Non seulement, ils altèrent fortement la qualité de vie des personnes qui en souffrent, mais en plus, ils constituent un poids lourd en terme de coût de santé publique, donc pour la société. Selon elle, la pollution est, après l’amiante, le "prochain scandale sanitaire", c'est pourquoi "il est urgent d’agir". Mais le problème, remarque-t-elle, c'est que les Français entendent sans cesse "des discours contradictoires, notamment au sujet du diesel ou des conduites à tenir les jours de pics de pollution. Il faut des discours clairs et cohérents [...] Il faut que les politiques aient le courage de prendre des mesures, même si elles ne sont pas populaires."

Propos recueillis à l'occasion de la Conférence Parlementaire "Allergies et Climat, il est urgent d'agir", 2 juin 2015.

Lire aussi