Huiles essentielles, pollens, allergologues… "Le livre noir des allergies"

Les allergies sont classées 4e maladie chronique mondiale par l'OMS et leur nombre a explosé ces trente dernières années. Mais leur ampleur demeure sous-estimée et le bilan des actions pour les enrayer est insuffisant, estiment les auteurs d'un livre choc, à paraître aux éditions l'Archipel.

Huiles essentielles, pollens, allergologues… "Le livre noir des allergies"
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Pourquoi autant d'allergies aujourd'hui ? Pourquoi suis-je devenu allergique, et à quoi exactement ? Vais-je en guérir ?… C'est pour répondre à ces questions simples et faire bouger les pouvoirs publics, que les allergologues Pierrick Hordé et Isabelle Bossé, ainsi que le journaliste Guy Hugnet, ont enquêté. Dans Le livre noir des allergies, en librairie le 17 mars, ils dressent un bilan plus que mitigé. Extraits exclusifs.

L'arnaque des huiles essentielles. La pollution des villes, la grande coupable de l'épidémie allergique ? Oui, mais pas que. De plus en plus, les spécialistes s'accordent pour dire que l'ennemi numéro 1 des bronches des allergiques serait non pas l'air extérieur, mais celui de nos intérieurs. La raison ? Des appartements toujours mieux isolés et plus chauffés, qui ne favorisent pas la circulation de l'air, déjà bien chargé en poussières, acariens et autres polluants. Et c'est surtout le formaldéhyde, un polluant classé cancérigène et appartenant à la famille des composés organiques volatiles (COV) qui inquiète les allergologues. C'est que l'on en trouve un peu partout : dans les colles ou les vernis, dans notre mobilier et nos objets de décoration, mais aussi dans les produits d'entretien. Mieux, pour chasser les acariens et assainir l'air, on utilise de plus en plus de purificateurs d'air, de plantes dites dépolluantes et surtout d'huiles essentielles, censées "assainir l’air". Mais, les auteurs du Livre noir des allergies, se référant à une enquête de l'UFC Que Choisir*, soulignent que "bien loin de purifier l'air comme ils le prétendent", ces produits "le chargent au contraire en composés organiques volatils (COV), dont le redoutable formaldéhyde". Au final, ces huiles essentielles, pas si naturelles, participent en fait "à le polluer davantage et risquent d'accentuer les crises d'asthme et les rhinites." En janvier dernier, à l’occasion du Congrès de pneumologie de langue française, plusieurs spécialistes avaient déjà tiré la sonnette d’alarme, évoquant le potentiel irritant des huiles essentielles pour les bronches des asthmatiques et des allergiques. Martine Ott, une conseillère médicale en environnement intérieur, que nous avions interrogée en aval de ce congrès, conseillait en particulier aux allergiques et aux asthmatiques de "bannir les produits qui contiennent des huiles essentielles sous forme de mélanges et sous forme aérosol". Pour l'heure, le marché des huiles essentielles explose et les innovations ne s'arrêtent pas : l'un des leaders, mis en cause par l'UFC Que Choisir, propose des produits contenant des COV, dont un  spray "sommeil détente" contenant pas moins de 12 huiles essentielles.

Faut-il fermer les piscines ? La question peut sembler incongrue. Et pourtant, l'eau de nos piscines contiendrait de multiples polluants potentiellement allergisants. Principal accusé, selon les auteurs du Livre noir des allergies : le chlore. Utilisé pour désinfecter l'eau des piscines, il devient problématique lorsqu'il se mélange aux matières azotées apportées par les baigneurs (sueur, salive, peaux mortes, etc.). Apparaissent alors des chloramines, des composés très volatils, qui "augmentent l'incidence de l'asthme et des bronchites à répétition chez les enfants et les adultes." Et les premiers touchés seraient les bébés nageurs, qui développeraient plus que les autres, des bronchiolites et des allergies aux acariens. "A long terme, et en cas d'exposition régulière, on risque des épisodes de bronchite chronique, une rhinite, un asthme et une aggravation des risques d'allergies."

Les nageurs professionnels, en première ligne. "La prévalence de l'asthme serait quatre fois plus importante chez les nageurs de compétition que dans la population générale et deux fois plus importante que chez les sportifs de haut niveau, avancent les auteurs, se référant à une étude de 2012. Au point que "25 % d'entre eux seraient affectés par cette pathologie." L'Agence de l'environnement (AFSSET) constatait déjà en 2010 "une augmentation d'asthme professionnel parmi les personnels de piscine". En outre, la fréquence des cas d'asthme semble liée "aux nombres d'heures cumulées passées en piscine", soit "un risque multiplié par trois, après cinq cent heures de piscines, même lorsqu'il n'existe aucun antécédent familial d'allergies ou d'asthme." Bonne nouvelle quand même, les allergies au chlore des piscines semblent être réversibles (les symptômes disparaissent lorsqu'on arrête d'aller à la piscine). En revanche, ce que pointe le livre, c'est qu'aucune réglementation n'impose un taux uniforme de chloramines dans les piscines. Malgré un rapport de 2011, de l'ARS Ile de France, soulignant la nécessité de surveiller les chloramines en raison de leur nocivité, il semble qu'il n'existe pas de contrôle actuellement et que la norme admise de 0,5 µg/m3, soit "souvent dépassée".

En librairie le 18 mars. © L'Archipel

Où sont les allergologues ? L'Hexagone ne totalise que 1 200 allergologues. Seuls  550 d'entre eux pratiquent exclusivement et quotidiennement cette discipline, les autres exerçant en général deux spécialités, comme par exemple les pneumo-allergologues ou les dermato-allergologues. Autant dire qu'il faut faire preuve de patience pour obtenir un rendez-vous. "Vingt huit départements n'en ont que deux et certains -la Haute-Loire par exemple – aucun." Comment faire face dans ces conditions au nombre grandissant d'allergiques ?

"Il faudrait une vraie prise de conscience des médecins et des pouvoirs publics. Les allergies sont actuellement sous-diagnostiquées. D'abord, parce que les patients considèrent que leurs allergies ne sont finalement pas très graves, observe le docteur Pierrick Hordé, allergologue. Pourtant, si elles ne provoquent "que" des symptômes de banale rhinite, elles sont très handicapantes au quotidien, source de fatigue, et surtout il faut savoir que plus de 40 % d'entre elles évoluent en asthme !"

Par ailleurs, il existe encore trop d'idées reçues du côté des médecins à cause du manque d'informations et de formation. "Par exemple, certains d'entre eux pensent que la désensibilisation n'est pas efficace. Dans la réalité, ce n'est certes pas une solution miracle mais c'est un traitement qui améliore l'état des patients et qui évite surtout que l'allergie ne s'aggrave ou pire, qu'elle évolue en asthme", alerte le médecin.

Autre idée reçue développée dans ce livre noir, et bien ancrée chez de nombreux généralistes, celle qui consiste à affirmer que les tests cutanés ne peuvent être menés chez les enfants de moins de cinq ans.  En réalité, ils peuvent être pratiqués "dès les premiers mois". Aberrant et surtout préjudiciable pour les patients. Cela retarde "le diagnostic et la bonne prise en charge" et... risque "d'aggraver les allergies."

* Enquête UFC Que Choisir, avril 2014.

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