Consomme-t-on réellement trop d'antidépresseurs en France ? Les chiffres qui font débat

Depuis maintenant près de 10 ans, la surconsommation de psychotropes en France, et des médicaments de manière générale, est pointée du doigt par les spécialistes. Cette année encore, les chiffres officiels de la consommation d'antidépresseurs en France entretiennent la polémique. Et en 2008, plus d'un Français sur cinq (21,4%) a usé de psychotropes au cours des douze derniers mois.[1] Contre 15,5 % des Espagnols, 13,2% des Belges, 5,9 % des Allemands... Et en ce qui concerne plus précisément les antidépresseurs, 10 % des assurés sociaux en France en auraient réellement consommé.

C'est pourquoi 15 médecins spécialistes ont lancé un cri d'alerte dans le numéro de septembre de Psychologies magazine. Ils déplorent le fait que les antidépresseurs (AD) soient devenus un médicament de confort et soulignent combien il est difficile de poser le diagnostic de dépression. Cet appel a recueilli 491 signatures, principalement des psychologues, des psychothérapeutes, mais quasiment pas de médecins généralistes. Le texte de l'appel dénonce une "surmédicalisation du mal-être" et souligne que des "alternatives non médicamenteuses aussi efficaces existent".

Est-ce que les Français seraient plus déprimés que leurs voisins ? Seraient-ils plus enclins à recourir à une solution médicalisée ? "Ce que l'on peut lire ou entendre à propos d'une éventuelle surconsommation des AD en France est souvent très exagéré, modère Xavier Briffault, chercheur en santé mentale au CNRS et acteur de la campagne sur la dépression lancée en 2007 par l'Institut national de prévention et d'éducation à la santé. 80% des usagers d'AD ont présenté au moins un épisode dépressif ou anxieux dans leur vie. Dans l'année, c'est 44 % des personnes d'après l'étude ESEMeD de Gasquet. (...) Et puis il faut savoir interpréter correctement les données : les prescriptions (sur lesquelles se basent les chiffres en question) ne correspondent pas forcément aux consommations. Et il faut ajouter que pour obtenir un arrêt de travail, une prescription est nécessaire. Ainsi, quand on s'attache aux données de consommations, on constate qu'elles sont plus faibles que les prescriptions."

 

Des durées de traitements plus courtes

Par ailleurs, l'étude ESEMeD parue en 2005 dans la revue "L'encéphale" (première du genre puisque elle s'attache aux conditions d'usage des psychotropes et à mettre en perspective la France par rapport à 5 autres pays européens, l'Allemagne, l'Espagne, la Belgique, la Hollande et l'Italie) souligne que les durées des traitements étaient systématiquement plus courtes en France que dans l'ensemble des autres pays européens compris dans l'étude. Mais, surtout, l'usage des antidépresseurs semble être ponctuel dans près de la moitié des cas, ce qui pourrait suffire à expliquer un usage plus fréquent en France que dans les autres pays de l'étude. Par ailleurs, les antidépresseurs n'ont pas d'effet ponctuel, à la différence des anxiolytiques, et que donc une consommation ponctuelle n'est jamais pertinente, pas plus qu'une consommation de 15 jours d'ailleurs. En conclusion, les auteurs notent que "ces résultats de soutiennent pas l'hypothèse d'un mésusage généralisé des AD".  

 

Des malades non traités

Toujours selon cette étude, "la proportion des sujets déprimés non traités qui pourraient bénéficier d'un traitement serait élevée. L'association France-Dépression soulève également ce problème ainsi que de nombreux psychiatres, à l'instar de Bertrand Gilot, psychiatre et auteur de l'ouvrage "Antidépresseurs : faut-il en prendre ou pas ?" : "J'avais l'impression que les AD étaient mal utilisés : la plupart du temps, les patients qui en ont réellement besoin ne se les font pas prescrire. Et puis bon nombre d'idées erronées circulaient sur eux : ce serait des médicaments miracles capables de tout guérir. Ou alors leur prise comportait de nombreux risques.

Il est donc nécessaire clarifier les propos pour le grand public parce que, bien souvent, les médecins n'ont pas le temps, ou n'osent pas évoquer clairement les particularités de ces médicaments. En fait, les AD sont tellement banalisés que les médecins surerstiment les connaissances des patients à leur égard".  


[1] Source : Bulletin épidémiologique Hebdomadaire, 23/09/2008

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