Schizophrénie : en finir avec les préjugés

Les personnes souffrant de schizophrénie ont-elles réellement une double personnalité ? Entendent-elles des voix ? Les réponses pour démêler le vrai du faux et mieux comprendre cette pathologie.

Schizophrénie : en finir avec les préjugés
© Katarzyna Białasiewicz - 123 RF

Hallucinations, idées délirantes, propos incohérents, perte d'émotivité… Tels sont les principaux signes de la schizophrénie, un trouble psychique qui touche environ 660 000 personnes en France. Perçus comme "étranges" par l'entourage et les proches, ces symptômes engendrent trop souvent, par méconnaissance, une stigmatisation des malades. Isolés, ces derniers sont alors exposés à des complications sévères telles que la toxicomanie, l'alcoolisme, voire à des comportements suicidaires. Mais ce n'est pas une fatalité. A l'occasion d'une campagne portée par l'Association des Journées de la Schizophrénie (17 au 24 mars), des actions sont menées pour mieux informer le grand public et tordre le cou aux idées reçues. En effet, lorsque la maladie est détectée précocement (85% des cas apparaissent entre 15 et 25 ans) et prise en charge via une approche globale (traitement médicamenteux, psychothérapie, soutien de la famille et du personnel soignant), elle peut être soignée ou, du moins, ses symptômes peuvent être stabilisés de façon satisfaisante. En somme, les patients traités peuvent ainsi reprendre une vie dite "normale".

Schizophrénie : un dédoublement de personnalité ?

Dans l'imaginaire collectif, la schizophrénie correspond à un dédoublement de la personnalité. Pour mieux comprendre ce qu'est la schizophrénie, détaillons-en les principaux symptômes. Le professeur Nicolas Franck, psychiatre (CH Le Vinatier) précise que "c'est une maladie mentale chronique d'aspect hétérogène qui associe des symptômes positifs, négatifs et de désorganisation". Aspect hétérogène signifie que deux patients atteints de schizophrénie pourront exprimer des formes différentes, avec des degrés de gravité plus ou moins importants. En particulier, certains patients vont exprimer très fortement des symptômes positifs et d'autres, au contraire, vont surtout être atteints de troubles de désorganisation.

Symptômes positifs : le patient souffre d'hallucinations verbales. C'est-à-dire qu'il entend des voix, qui lui semblent bel et bien réelles, dont il arrive à déterminer le timbre, la provenance... Ces voix sont le plus souvent malfaisantes, elles peuvent insulter et menacer le patient, le commander. A partir de ce qu'elles entendent, les personnes peuvent leur donner une interprétation et ainsi donner un sens à tout ce qu'elles vivent, finissant par se constituer un délire. C'est complètement réel pour le patient et très dangereux dans la mesure où ça peut le pousser à avoir des réactions imprévues. Ces hallucinations concernent environ 80 % des patients souffrant de schizophrénie. Dans cette maladie, le patient peut également souffrir d'hallucinations cénesthésiques (sensation du mouvement et de la position des différents membres), olfactives, tactiles... Toutes les hallucinations existent. Il n'y a pas un profil type d'expression de la maladie, chaque malade aura une forme de la maladie individualisée. Aux hallucinations peut s'ajouter l'impression que les autres lisent ou dérobent les pensées. Le patient se constitue alors un délire. 

"Le délire de persécution est une stratégie développée par les malades pour tenter de rationaliser la sensation que leurs pensées leur sont dérobées, d'expliquer les voix qu'ils entendent..." , explique le spécialiste. Le délire se construit petit à petit, au fur et à mesure que les symptômes de la maladie évoluent. En particulier, les hallucinations verbales sont très mal vécues par les personnes qui en sont victimes. Ajoutée à cela l'impression que les autres lisent et dérobent leur pensées... En somme, les malades vivent leur vie en spectateurs. Les délires schizophréniques peuvent être de plusieurs ordres, hallucinatoires, de persécution (schizophrénie paranoïde) : le sujet se croit en butte à l'hostilité d'une ou plusieurs personnes cherchant à lui nuire, mégalomaniaques (il se croit doté de capacités extraordinaires), mystiques. Inutile de tenter de dissuader le malade, de le persuader que tout n'est que le fruit de son imagination car c'est sa réalité à lui. Une réalité subjective, certes, mais sa propre réalité.

Symptômes négatifs : ce sont des traits de comportements qui se "soustraient" à un comportement normal. La personne souffrant de symptômes négatifs ne prend pas d'initiatives, s'ennuie perpétuellement, ne présente aucune envie particulière... "C'est une sorte de dépression sans réelle tristesse, note le Pr Franck. C'est un peu comme si la personne présentait un déficit émotionnel."

Désorganisation : elle se caractérise par l'impossibilité chez les malades de coordonner leurs actions, leurs pensées. Ils peuvent tenir un discours totalement incohérent, voire employer des mots qui n'existent pas.

Ainsi, ce n'est pas d'un dédoublement de la personnalité dont souffrent les personnes atteintes de schizophrénie, mais bien d'un clivage de leur personnalité.

Destinée à interpeller le plus grand nombre, la campagne 2018 des Journées de la Schizophrénie propose un film de 50 secondes et un site permettant à chacun de vivre une expérience interactive à travers les yeux d'une personne atteinte de schizophrénie. Plongés dans le décor d'un repas de famille, nous suivons Antoine, un jeune homme d'une vingtaine d'années, qui nous présente les membres de sa famille. L'expérience interactive permet, en touchant simplement la barre d'espace du clavier d'ordinateur, de percevoir les sentiments confus d'Antoine lorsqu'il est en crise. Mais aussi de comparer ce qu'il ressent, selon qu'il bénéficie (ou pas) d'un suivi thérapeutique. Aussi, le Antoine "qui bénéficie d'un suivi thérapeutique" décrit les tics, manies, travers et excès de sa famille de façon humoristique. Le Antoine "sans suivi thérapeutique" voit des personnages malveillants et dangereux pour lui.

Schizophrènes : sont-ils dangereux ?

Dans la mesure où les personnes souffrant de schizophrénie peuvent être sujettes aux hallucinations verbales, il est certain que leur comportement peut être déroutant d'une part, mais surtout potentiellement dangereux, tant pour eux que pour leur entourage. Mais c'est surtout pour eux-mêmes qu'ils peuvent l'être. Comme le confirme le Pr Franck* : "Il est souvent très difficile pour la famille de faire face aux problèmes comportementaux de l'un des leurs. Par ailleurs, la schizophrénie souffre d'une mauvaise image et la maladie du patient est alors taboue. De ce fait, l'accès aux soins des malades est bien souvent tardif. C'est d'ailleurs pour cela que les cas de suicides sont très fréquents chez les personnes souffrant de schizophrénie".

Lorsqu'il y a passage à l'acte sur autrui, ce qui reste tout de même assez rare, le malade a une motivation bien précise et le fait le plus souvent par erreur. Par exemple, il lui est possible de penser que l'un de ses proches a été remplacé par un sosie ou qu'il a des idées malfaisantes à son égard. Ce n'est pas une généralité, ces cas sont assez rares, et il n'est pas utile de s'inquiéter plus que de raison. "Il est très important que les proches ne soient pas dans le déni, qu'ils maintiennent le dialogue avec le malade, qu'ils l'amènent à consulter... Même s'il est difficile pour eux d'admettre que l'un des leurs est atteint de schizophrénie."

Pour améliorer la vie du patient et l'aider à surmonter ses troubles, il est nécessaire de consulter au plus vite. "Comme dans bien des cas, plus la prise en charge est précoce, plus le traitement est efficace. Le délire, en particulier, est réversible, il est possible d'améliorer la vie du patient", ajoute le Pr Franck. En cas de danger imminent pour lui ou un tiers, il faut absolument appeler les secours (les pompiers au 18). S'il y a une urgence, la loi du 27 juin 1990 permet, en cas de danger, d'hospitaliser un malade sans son consentement sur la demande d'un tiers.

Comment vivre avec une schizophrénie ?

Il est difficile d'imaginer une personne souffrant de schizophrénie mener une vie comme tout un chacun. Les symptômes de la maladie, quels qu'ils soient (délire, hallucinations verbales, affaiblissement de la volonté, manque d'énergie, activité désordonnée, langage personnel, comportement décalé...) sont un frein réel à un quotidien classique. Par exemple, trouver un logement est très difficile pour les malades et la plupart d'entre eux retournent dans leur famille après une première hospitalisation. La charge qui incombe aux proches est très lourde et c'est pourquoi il peut leur être très utile de se tourner vers les associations. "Après traitement et selon la forme de la maladie, il est possible pour certains patients de mener une vie normale : se marier, avoir des enfants, un travail, un logement, rassure toutefois le psychiatre. Pour d'autres, l'acquisition d'une certaine autonomie (prendre son traitement, avoir un travail, s'occuper de soi) est un objectif raisonnable. Enfin, d'autres auront toujours besoin d'assistance. De nombreux éléments sont à prendre en compte, mais la prise en charge aide toujours les patients, d'une manière ou d'une autre."

Les neuroleptiques, au cœur du traitement médicamenteux. Ils agissent en particulier sur les symptômes positifs et plus particulièrement sur le délire, qu'ils permettent de bien juguler. "Ils sont moins efficaces sur les hallucinations verbales, par exemple, note le Pr Franck. Le principe est de rétablir un équilibre. Autre pan du traitement, en plus des médicaments, la remédiation cognitive permet quant à elle de travailler sur les symptômes négatifs de la maladie. C'est une méthode d'entraînement de certains processus cérébraux : attention, mémoire, concentration, etc. Grâce au traitement, les malades peuvent avoir l'espoir de reprendre un travail, de vivre de manière autonome... "Le principe est d'arriver à stabiliser la maladie et d'aboutir à une rémission car il est certain qu'il n'est pas possible de guérir, dans le sens littéral du terme, de la maladie. D'une manière ou d'une autre, on arrive toujours à les aider et dans les meilleurs des cas, ils arrivent même à devenir autonomes." Les patients suivent également une psychothérapie qui leur permet de faire le point sur l'évolution des symptômes, les effets des traitements et les événements qui ont pu le déstabiliser. La psychothérapie a pour objectif de diminuer à la fois es symptômes positifs, négatifs, cognitifs, comportementaux, et affectifs en tenant compte de la phase de la maladie et des besoins particuliers du patient. C'est une approche essentielle dans le traitement de la maladie pour évacuer les souffrances dues au psychose du patient.

Quelles sont les causes de la schizophrénie ?

La maladie est en partie d'origine héréditaire. Mais en partie seulement, on estime que les causes génétiques participent à 50 % au développement de la maladie. Par exemple, si l'un des deux parents est schizophrène, l'enfant a 15% de risques de l'être aussi. "Mais nous ne disposons pas à l'heure actuelle de marqueurs génétiques bien précis qui nous permettraient de faire des dépistages prénataux et ainsi de soigner la maladie le plus précocement possible", modère le Pr Franck. Parmi les autres causes reconnues de la schizophrénie, les facteurs environnementaux et personnels jouent également un rôle prépondérant. En particulier, le stress psychologique, les substances toxiques et surtout le cannabis semblent avoir un effet délétère. Par ailleurs, le vécu du patient joue un rôle prédominant. Le professeur Franck précise que "les personnalités fragiles peuvent être plus sensibles à l'ensemble de facteurs de risque pour développer la maladie". En ce qui concerne l'épidémiologie de la maladie, elle touche autant les hommes que les femmes. La seule différence se situe autour de l'âge d'apparition de la maladie. Les hommes la développent généralement autour de 18 ans tandis que chez les femmes, c'est aux environs de 25 ans.

Plus d'infos :

* Propos recueillis par la Rédaction en 2009

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