Parler de son addiction à l’alcool : toujours tabou, surtout pour les femmes

Prendre conscience que l'on a un "problème avec l'alcool" est loin d'être évident. Oser en parler et trouver de l'aide, l'est encore moins. Pourtant, il existe des solutions nous explique le Pr Amine Benyamina.

Parler de son addiction à l’alcool : toujours tabou, surtout pour les femmes
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En dépit de la répétition de messages de prévention, force est de constater que la consommation d’alcool ne faiblit pas en France. Le constat est sans appel : 49 000 décès par an en France sont dus à la consommation d’alcool, soit 13 % des décès chez les hommes et 5 % des décès chez les femmes. De plus, selon un récent rapport de l'OCDE, la France figure parmi les plus gros consommateurs d’alcool en Europe. En outre, les différences hommes/femmes s’estompent. Celles ayant un niveau d’éducation élevé ont deux fois plus de risques d’avoir une consommation excessive d’alcool. 

Ce 12 février 2018, une action d'information sur l'alcoolisme au féminin est lancée par le fonds Actions Addictions sur la plateforme addictaide. Sous la forme d'un escape game, elle souligne combien il est difficile de déceler les signes d'une addiction chez un proche. En amont de cette campagne, le jeu pédagogique "Le secret de Laurence", a été relayé sur les réseaux sociaux. Ce sont plus ainsi plus de 7 000 joueurs qui ont fouillé virtuellement l'appartement de Laurence, à la recherche d'indices. Mais au final, seuls trois d'entre eux ont réussi à percer le secret de Laurence, à savoir son alcoolisme. L'opération démontre ainsi qu'il est facile de passer à côté de l'alcoolisme d'un proche, alors même que les indices sont nombreux : un miroir brisé, témoin de la honte que ressent l'alcoolique vis à vis d'elle-même et des transformations que l'alcool fait subir à son visage et à son corps, des grains de café et des chewing-gums pour masquer l'haleine "éthylique" avant d'aller au travail. Le jeu est inspiré de l'histoire réelle de Laurence, ancien cadre d'un grand groupe du BTP. "J'ai basculé entre 36 et 48 ans" témoigne-t-elle à l'AFP, en évoquant le décès de son mari et les nombreux pots au travail. Un jour, en 2009, elle s'effondre ivre à une réception de 650 personnes dans son entreprise. "Je n'avais plus à me cacher". A la suite de cet événement, elle décide de se faire prendre en charge et ne boit plus "depuis 9 ans". Pendant plus d'une dizaine d'années, son entourage professionnel, amical et familial n'a pas su, puis n'a rien fait : ce qui se passe dans la majorité des cas, souligne le Pr Reynaud, président du Fonds Actions Addictions et initiateur du portail addictaide.fr. "Donc il faut agir au plus tôt".

Des indices qui ne trompent pas : laisser-aller général avec meubles cassés non remplacés, tapis taché de rouge (vin), frigo avec de la nourriture périmée et jus d'orange dissimulant de la vodka, factures impayées... autant de signes qui doivent alerter l'entourage.

Sur ce site pédagogique, les addictologues Michel Reynaud et Amine Benyamina décryptent ces indices et en expliquent les raisons pour tenter de mettre en lumière les déterminants de l'alcoolisme. Il propose par ailleurs des outils d'évaluation de soins et d'orientation pour aider à évaluer une dépendance à l'alcool pour soi-même ou pour un proche.

En juin 2015, le Conseil économique, social et environnemental (CESE), dont la mission est de conseiller le gouvernement et les députés pour l’élaboration des lois, avait dressé un bilan des actions à mener afin d'améliorer la prise en charge des addictions en France. En plus de pérenniser les moyens financiers alloués à la lutte contre les drogues et de mieux contrôler les actions de lobbying auprès des parlementaires, le CESE préconisait de "changer le regard sur les personnes dépendantes" et de "lever la stigmatisation qui pèse sur les addictions" afin que les personnes demandent davantage de soutien et "n'aient pas honte d'être addict à une substance."

A cette occasion, nous avions interrogé le Pr Amine Benyamina, psychiatre-addictologue à l’hôpital Paul-Brousse (Villejuif). Selon lui, il est indispensable de renforcer le soutien aux personnes dépendantes à l’alcool et de mieux les informer quant aux stratégies qui peuvent être mises en place. 

Comment définissez-vous la dépendance alcoolique ?

Pr Benyamina : l'alcoolisme est un comportement pathologique par rapport à l'alcool, se manifestant par une impossibilité de s'abstenir de boire. L'alcool occupe une grande partie du temps et des pensées... A tel point, que sa consommation mène à une perte de liberté.

Quels sont les signes que cela devient pathologique ?

Cela devient pathologique quand le besoin de consommation prend une telle place qu'elle prend le pas sur les autres activités du quotidien, comme travailler, s'occuper des enfants, prendre soin de soi et de son apparence, etc. Le besoin d'alcool prend la forme d'une obsession et devient donc source d'angoisse. En parallèle, les signes physiques apparaissent : lorsqu'une consommation régulière se met en place, elle se manifeste par des sueurs, des tremblements, des insomnies, etc.

Chez les femmes, dans quel contexte survient la maladie alcoolique ?

L'alcoolisme des femmes est plus souvent lié à des difficultés personnelles. Parfois aussi, il peut être lié à des événements traumatiques du passé comme des abus sexuels. La dépression et l'anxiété sont par ailleurs souvent gérées par la consommation d'alcool.

En outre, il existe une inégalité naturelle entre les hommes et les femmes. En effet, leur constitution biologique fait qu'elles développent plus rapidement une dépendance à l'alcool que les hommes, pour une même consommation.

"Lorsqu'on devient dépendant, le regard des autres change..."

Pourquoi est-ce aussi difficile de parler de l'alcool avec son médecin ?

Il y a un énorme problème avec l'alcool en France. L'alcool est un produit de consommation, qui fait partie d'un système de convivialité et d'échange social. A l'inverse, lorsqu'on devient dépendant, le regard des autres change : on est rejeté, on fait peur et on devient paradoxalement un problème social.

Et pour une femme ?

Tout cela est encore plus vrai pour les femmes. Culturellement, une femme qui boit, contrairement aux hommes, est très mal vue… Donc tout cela fait qu'on parle bien plus naturellement de son addiction au tabac que de son addiction à l'alcool. Et d'ailleurs, les médecins eux-mêmes demandent naturellement aux femmes si elles fument, moins si elles boivent...

Et le résultat c'est qu'en France, 1 patient sur 5 n'est pas pris en charge…

Le recours aux soins est très compliqué et problématique effectivement. Peu de personnes osent demander de l'aide et le diagnostic est le plus souvent posé au hasard d'un examen médical. Du côté des médecins de ville aussi il y a des freins : ils ne sont pas préparés à répondre aux demandes des patients.

"Aujourd'hui, on ne demande plus à un patient alcoolique de devenir abstinent."

N'y a-t-il pas une méconnaissance sur les moyens de prise en charge, presque une fatalité. Cette idée que l'on ne peut rien faire pour sortir de la dépendance… ?

Arrêter l'alcool est très difficile et s'engager dans l'abstinence est très dur pour les patients. Mais il y a un manque d'information sur les modes de prise en charge qui ont évolué. Aujourd'hui, on sort de la notion d'abstinence pour aller vers une consommation contrôlée d'alcool, sous condition. Il est prouvé que lorsqu'on diminue sa consommation d'alcool, on réduit les risques de maladies liées à l'alcool. Donc on dit aux patients : vous pouvez continuer à boire, du moment que vous pouvez montrer que la diminution de votre consommation a des effets réels et positifs dans votre quotidien. Il s'agit d'un contrat de soins tacite entre le médecin et le patient. L'autre chose importante à comprendre, c'est que plus on consulte vite, plus on bénéficie d'une prise en charge personnalisée, et plus les chances sont grandes de s'en sortir.

Où demander de l'aide ? A qui s'adresser ?

Les médecins généralistes peuvent apporter cette aide pour réduire petit à petit la consommation d'alcool. C'est finalement très simple à mettre en place, surtout quand on agit tôt. Néanmoins, lorsqu'il existe en plus des troubles psychologiques ou des troubles physiques liés à la consommation d'alcool, il faut se rapprocher de structures spécialisées, afin de bénéficier d'une prise en charge globale, médicamenteuse et psychologique.

  • Conseils, adresses utiles et liste des centres de prise en charge 

L'Association de prévention en Alcoologie et en Addictologie (ANPAA) 
Le service du ministère de la Santé Alcool Info Service / 0 980 980 930 (de 8h à 2h, 7 jours sur 7).

En France sur 5 millions de personnes ayant des problèmes avec l'alcool, 1,5 million sont des femmes. Parmi ces dernières, entre 500 000 et 800 000 souffrent d'une dépendance à l'alcool.

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