"Le problème, ce n'est pas de savoir si l'on doit punir les sites pro-ana, mais d'améliorer la prise en charge de l'anorexie en France"

L'incitation à l'anorexie est désormais punie par la loi. Mais concrètement, est-ce que cela évitera à des jeunes filles de plonger dans la spirale de la maigreur ? Sûrement pas, nous explique Danielle Castellotti, Présidente de la Fondation Sandrine Castellotti, qui vient en aide aux familles touchées par les troubles du comportement alimentaire. Entretien.

"Le problème, ce n'est pas de savoir si l'on doit punir les sites pro-ana, mais d'améliorer la prise en charge de l'anorexie en France"
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Les députés ont finalement adopté, dans la nuit du 1er au 2 avril, un amendement stipulant que "provoquer une personne à rechercher une maigreur excessive en encourageant des restrictions alimentaires prolongées ayant pour effet de l'exposer à un danger de mort ou de compromettre directement sa santé est puni d'un an d'emprisonnement et de 10 000 euros d'amende". La ministre de la santé s'est déclarée favorable à ce nouveau déli, qui vise directement Internet, et tout particulièrement les sites "pro-anorexie".

"Certains sites connus sous le nom de pro-ana peuvent entrainer les personnes dans le cercle vicieux de l'anorexie sans être inquiétés par l'autorité publique", ont observé les signataires de cet amendement lors de l'exposé du texte à l'Assemblée.

Mais quelle est la portée d'une telle mesure dans la prévention d'une maladie qui touche entre 30 000 et 40 000 personnes en France ?

Nous avons interrogé Danielle Castellotti, Présidente de la Fondation Sandrine Castellotti, qui vient en aide aux patients souffrant d’un trouble de conduite alimentaire (TCA) et à leur famille, via diverses actions (prévention, groupes de parole, formation, recherche, etc.).

Peut-on devenir anorexique en consultant les sites pro-ana ?

Danielle Castellotti : Bien sûr que non ! L'anorexie est une pathologie complexe dont les causes sont multi-factorielles. Il y a des facteurs de vulnérabilité génétique, ainsi que des facteurs environnementaux. Ces sites peuvent être la petite goutte d'eau qui fait déborder le vase, mais il aurait de toute façon débordé ! Ce n'est pas cela qui déclenche l'anorexie, mais un ensemble de plusieurs petites choses mal vécues et qui s'accumulent tout au long de la vie. L'élément essentiel, c'est le mal-être d'une personne, avec sa vulnérabilité génétique et une expérience de vie propre.

Pensez-vous qu'il soit utile de punir ces sites Internet ?

D'une certaine façon, ces sites peuvent effectivement inciter et encourager les jeunes filles qui le consultent dans leur démarche de perte de poids. Mais ils ont également un aspect positif : elles peuvent s'y exprimer, échanger avec d'autres et être amenées à se poser des questions sur leur propre comportement. Par ailleurs, certains membres de ces communautés jouent un rôle de régulateur, ce qui limite les dérives. Alors pourquoi les punir ? Et pourquoi se limiter à ces sites et ne pas punir aussi tous les sites grand public autour des régimes et de la diététique, qui sont souvent bien plus pernicieux... ? Selon moi, c'est une manière de ne pas s'intéresser aux vrais problèmes.

Quels sont les vrais problèmes ?

Le vrai problème, c'est que les anorexiques ne sont pas diagnostiquées et prises en charge suffisamment tôt, ce qui limite ensuite les chances de guérison. Mais pour améliorer cette prise en charge, il faudrait que les professionnels soient davantage formés et surtout qu'il existe un réseau régional de soins entre les différents spécialistes, du généraliste, aux hôpitaux, en passant par les psychiatres. Certains réseaux se mettent en place en France mais cela reste ponctuel et il y a bien trop d'endroits désertés médicalement...

Que manque-t-il pour mettre en place ces réseaux de soins ?

Il faut d'abord des médecins volontaires, qui s'intéressent à ces pathologies des troubles du comportement alimentaire. Car cela demande beaucoup d'investissement, sur le long terme. Par ailleurs, il faut une réelle volonté des pouvoirs publics de changer les choses. La prise en charge actuelle qui consiste à hospitaliser sur un temps très long, non seulement effraie les parents, mais en plus coûte très cher ! Et surtout, bien plus cher, que si la prise en charge de l'anorexie était plus précoce, avec un contexte de réseau de soins, qui éviterait les hospitalisations.

Quels signes peuvent aider à déceler au plus tôt une anorexie ?

Un à deux ans avant, l'enfant commence à sélectionner les aliments. Puis, il supprime les lipides et les féculents de ses menus. Parfois, il boit davantage pour pallier la faim. Une perte de poids, même minime, apparaît. On constate aussi une hyperactivité intellectuelle et d'excellents résultats scolaires. En outre, ces personnes sont très actives physiquement aussi : elles marchent beaucoup, font leurs devoirs debout, etc. Toutes les activités sont donc surinvesties. Enfin, les scarifications sont fréquentes sur les bras, même si elles font tout pour les cacher...

En tant que parent, comment faire pour aborder le sujet ?

Le sujet n'est pas facile parce que l'anorexie, comme toute maladie psychiatrique, a un côté effrayant. On a vite fait de faire le rapprochement avec l'hystérie, les hospices... On a aussi en tête de fausses idées, comme celle selon laquelle l'anorexie serait la faute des parents. Mais il faut mettre tout cela de côté et être le plus naturel possible, sans juger l'enfant. Et ne pas se sentir coupable surtout, car alors on augmente la culpabilité de l'enfant, qui souffre de faire souffrir ses parents...

Mais si l'enfant est dans le déni... ?

Effectivement le déni se met en place aussi pour éviter cette culpabilité. Mais l'enfant ne ment pas intentionnellement, il essaie juste de se protéger et de protéger son entourage. Et puis le déni, paradoxalement, c'est aussi et avant tout, un appel au secours et un appel à la vie ! Il faut bien comprendre que les anorexiques adorent la vie mais qu'elles sont envahies par un surplein d'émotions auxquelles elles doivent s'adapter si elles veulent défendre leur territoire psychique. Il faut donc malgré ce déni, que les parents leur viennent en aide en imposant leur parole et, à travers elle, leur volonté de les soutenir. C'est indispensable pour que l'enfant conserve une écoute et une relation des confiance avec ses parents même s'il semble s'isoler.

Et la clé, c'est donc de consulter un spécialiste rapidement ?

Oui, plus la prise en charge est précoce, meilleure sera l'issue finale. Selon la Haute autorité de santé (HAS), elle réduit le risque d'évolution vers une forme chronique ainsi que les complications somatiques, psychiatriques ou sociales. En outre, une prise en charge précoce permet de mieux informer sur l'anorexie et ses conséquences et de faciliter l'instauration d'une véritable confiance entre l'équipe médicale et le patient et ses proches. Les parents doivent faire confiance à leur enfant et à l'équipe médicale, c'est primordial, surtout lors des toutes premières consultations.

Qui consulter : un généraliste, un pédopsychiatre... ?

Le plus important, c'est de consulter un médecin qui pourra orienter vers un spécialiste formé aux troubles du comportement alimentaire, en ville ou dans un service spécialisé dans un hôpital. Encore une fois, l'idéal, ça serait que tous ces professionnels soient reliés entre eux via des réseaux, mais actuellement c'est loin d'être le cas, d'autant plus dans les régions désertées médicalement.

Est-ce que des actions sont menées pour faire bouger les choses ?

En février dernier, deux associations, la FNA-TCA et de l’AFDAS-TCA ont organisé un colloque pour sensibiliser les politiques à l’insuffisance des structures de soins spécialisées dans la prise en charge des TCA et aux conséquences de cette insuffisance pour les patients et les familles.

Ces associations ont par ailleurs lancé une pétition adressée à François Hollande et lui demandant de mettre en place une vraie politique de santé publique pour les TCA en France.

En savoir plus

Pour contacter la Fondation Sandrine Castellotti

http://www.fondationsandrinecastellotti.org

par e-mail : fond.s.castellotti@wanadoo.fr

Voir la pétition

Les recommandations de prise en charge de l'anorexie sur le site de la HAS

Le guide d'information sur les TCA pour les familles

 

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